Un serpent de mer qui resurgit avant le scrutin municipal
C'est un débat récurrent qui refait surface à chaque échéance électorale. Le système des jetons de présence, permettant aux élus du Conseil de Paris de percevoir une rémunération supplémentaire pour leur participation aux conseils d'administration d'organismes liés à la Ville, est à nouveau sous les projecteurs à l'approche des élections municipales dont le premier tour se déroule dimanche.
Des accusations relayées sur les réseaux sociaux
Sur la plateforme X, plusieurs publications accusent des élus PS, PCF et Ecologistes d'avoir perçu des sommes importantes via ce dispositif pourtant plafonné depuis 2020, au début du second mandat d'Anne Hidalgo. Ces accusations s'appuient sur des captures d'écran provenant de la plateforme Open Conseil de Paris, lancée par Paul Hatte, élu Horizons-Renaissance du 17e arrondissement.
Ce site affiche pour chaque élu le montant de ses indemnités et les gains supposés provenant des jetons de présence. Mais ces chiffres, repris et publiés par le conseiller de Paris, sont-ils réellement fiables ?
Des documents officiels difficiles d'accès
Publié annuellement par la Direction de la démocratie, des citoyens et des territoires de la Ville de Paris, l'état des indemnités des conseillers de Paris détaille ligne par ligne les rémunérations perçues par chaque élu. Ce document, pratiquement introuvable sur Internet, révèle que les indemnités mensuelles vont de 4.500 euros brut pour un conseiller à près de 9.800 euros brut pour la Maire de Paris.
Plusieurs primes viennent s'ajouter selon les fonctions supplémentaires occupées. C'est sur les chiffres officiels du document 2025 que Paul Hatte s'est appuyé pour ses révélations.
Des rémunérations additionnelles variables
Apparaissent notamment dans ce document les rémunérations en jetons de présence versées aux élus siégeant aux conseils d'administration ou de surveillance de sociétés d'économie mixte, de sociétés publiques locales et de sociétés publiques locales d'aménagement gérées par la ville.
Ces rémunérations peuvent aller de quelques centaines à plusieurs milliers d'euros par an selon les organismes et le nombre de réunions, même si tous les sièges ne donnent pas lieu à rémunération.
Des plafonds théoriques mais des cumuls réels
Des montants qui interrogent
« Les sommes sont quand même assez extraordinaires », s'insurge Paul Hatte auprès de 20 Minutes. L'élu affirme, après consultation des documents 2021, 2022 et 2025, que les plafonnements mis en place par Anne Hidalgo en 2020 n'auraient pas été respectés.
Normalement limitées à 2.287 euros net par an pour les administrateurs et à 15.245 euros net pour les présidents de ces organismes, les rémunérations additionnelles globales semblent effectivement dépasser ces montants selon ses observations.
Une confusion entre brut et net
Les montants des jetons de présence pour les administrateurs, généralement mentionnés à part dans le document, sont exprimés en revenus net. A eux seuls, ils ne dépassent jamais les 2.287 euros fixés par le vote de 2020.
En revanche, les indemnisations au titre des présidences sont exprimées en brut, créant une certaine confusion. Une fois les charges légales appliquées et retirées, elles ne dépassent en réalité jamais le plafond fixé à 15.245 euros net.
Le cumul autorisé
Par ailleurs, les plafonds ont été fixés par siège, mais n'interdisent pas aux élus de les cumuler. Nicolas Bonnet-Oulaldj illustre parfaitement cette pratique : en 2022, il occupait simultanément la présidence du conseil d'administration de SemPariSeine, un siège d'administrateur à la Régie immobilière de la Ville de Paris, et un autre à la Société d'exploitation de la tour Eiffel.
Des positions divergentes parmi les élus
Un système de compensation
« Pour moi, il n'y a pas de sujet de transparence. Tout le monde sait qui touche quoi. La question derrière, c'est plutôt le cumul opéré par certains élus de ces jetons de présence », explique Frédéric Badina, conseiller EELV à la Ville de Paris.
L'élu milite, « comme une majorité d'élus », pour une révision globale du système avec d'autres dispositifs permettant moins de cumuls. Il reconnaît néanmoins que le plafonnement mis en place en 2020 a permis de « limiter les abus ».
Des choix personnels
Conscient d'une « lecture difficile pour l'opinion publique quand les fins de mois sont difficiles », Frédéric Badina a choisi dès 2021 de renoncer à toucher ces fameux jetons de présence. « C'était un choix très personnel parce que j'ai un métier à côté », explique-t-il, précisant qu'il a dû réduire son activité salariée pour pouvoir occuper pleinement son mandat.
« Les jetons de présence servent aussi, quelque part, à compenser le fait qu'on prenne du temps sur notre travail pour exercer notre fonction d'élu », ajoute-t-il.
Une redistribution complexe
De son côté, David Belliard, adjoint Ecologiste à la Mairie de Paris qui préside également la RIVP, a choisi lors de son mandat précédent en 2014 de reverser ses rémunérations en jetons de présence à son groupe politique.
« A l'époque, j'étais coprésident de groupe. L'idée était de redistribuer sous forme de reversements les revenus générés par ces jetons de présence. Sauf que les reversements sont défiscalisés mais pas les jetons de présence. Donc ceux qui redistribuaient ces rémunérations étaient imposés plus fortement », explique-t-il.
Un débat qui dépasse les simples jetons de présence
L'arbre qui cache la forêt
Pour David Belliard, la question des jetons de présence est en réalité « l'arbre qui cache la forêt » : « C'est un vieux système qui, à mon sens, ne devrait pas continuer à perdurer. Mais c'est surtout le statut des élus qu'il faudrait revoir ».
L'élu plaide pour « remettre les élus dans le droit commun » : « Beaucoup de personnes s'accrochent à leur mandat car lorsque ça se termine, ceux qui n'ont pas d'activité à côté n'ont plus de rémunération. Il faudrait donc, par exemple, permettre aux élus municipaux de cotiser aux allocations chômage ».
Des positions électorales contrastées
Le système des jetons de présence, qui n'est pas spécifique à la Ville de Paris et existe également dans d'autres communes comme Lyon et Marseille, a naturellement été évoqué par les candidats à la Mairie de Paris.
Les positions divergent clairement :
- Sophia Chikirou (LFI), Sarah Knafo (Reconquête !) et Pierre-Yves Bournazel (Horizons) se sont positionnés en faveur de la suppression pure et simple des jetons de présence
- Emmanuel Grégoire (Union de la gauche et des Ecologistes) et Rachida Dati (LR) ont choisi de défendre l'utilité de ce système pour les élus
Un silence politique
Contactée à de nombreuses reprises, Sandrine Charnoz, adjointe à la Maire de Paris en charge des sociétés d'économie mixte et sociétés publiques locales, à l'origine de la mesure de plafonnement prise en 2020, n'a jamais répondu aux sollicitations. De même que la Maire de Paris, Anne Hidalgo.
Ce silence politique contraste avec l'importance du débat qui anime la campagne municipale et interroge plus largement sur la rémunération et le statut des élus locaux en France.



