États-Unis vs Chine : duel au sommet, l'Europe reléguée
États-Unis vs Chine : duel au sommet, Europe reléguée

C'était en octobre, lors de notre dernière visite à Shanghai. Un économiste renommé nous avait posé la question suivante, si pertinente : « Que produit l'Europe que nous n'avons pas déjà et dont nous avons vraiment besoin ? La seule exception, peut-être, ce sont les machines d'ASML nécessaires à la fabrication des semi-conducteurs avancés. Mais nous sommes en train de les rattraper. » Ainsi, aux yeux de cet éminent membre du Parti communiste chinois, la messe était dite : le Vieux Continent était hors course. Au sein de la compétition mondiale, toute l'attention de notre interlocuteur se portait sur un autre concurrent, le seul qui comptait à ses yeux : les États-Unis.

Cette vision est dure pour l'Europe. Mais elle est rationnelle, tant les deux hégémons sont en avance sur les principaux critères de puissance : défense, économie, innovation. Entre eux, il y a match, bien sûr, et au moment de serrer la main à son homologue chinois, le président Trump pourra bomber le torse. L'Amérique domine l'économie mondiale de la tête et des épaules. Selon le Fonds monétaire international, elle détient 27,5 % des richesses contre 17,7 % pour la Chine. Sa monnaie, le dollar, règne sans partage. Près de 60 % des réserves de change du globe sont libellées en billets verts, et ces derniers sont utilisés dans huit échanges commerciaux sur dix. La « dédollarisation » que Pékin et Moscou appellent régulièrement de leurs vœux est encore un mythe.

La puissance militaire américaine

En matière de défense, le second pilier, avec l'économie, de ce que le professeur vedette d'Harvard Joseph Nye avait appelé le « hard power », les États-Unis écrasent aussi la compétition. Doté de 954 milliards de dollars l'an passé, le budget militaire de Washington est peu ou prou le triple de celui de Pékin, calculent les experts de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. Et Washington a l'expérience du combat qui fait tant défaut à l'armée populaire de libération. Sur mer, les Américains possèdent onze porte-avions contre trois pour les Chinois, même si la dynamique est du côté de Pékin où les chantiers navals tournent à plein régime quand l'US Navy peine à moderniser sa flotte.

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Les atouts de la Chine

Face à Trump, Xi pourra lui aussi faire valoir de sérieux arguments. Car la terre de Mao cumule bien des atouts. Forte d'une part de marché de 32 % dans la production manufacturière mondiale contre 15 % pour les États-Unis, elle demeure plus que jamais l'usine du monde. En 2025, le surplus de la balance commerciale chinoise a atteint le niveau inédit de 1 200 milliards de dollars. Et la suite s'annonce sous de bons auspices pour Pékin, puisque ses firmes ont déposé 49,1 % des brevets l'an passé, menant la danse dans 57 des 64 catégories technologiques critiques : batteries, informatique quantique, hypersonique, comme le rapporte l'Institut australien de stratégie politique.

Le bras de fer scientifique ne fait que commencer. Entre 2001 et 2023, la part de l'empire du Milieu dans la R&D mondiale est passée de 4 % à 26 %, « juste en dessous du niveau des États-Unis », signalent les économistes David Baker et Simon Johnson dans une note pour le CEPR. À présent, « le nombre de découvertes à fort impact publiées chaque année par des chercheurs en Chine est proche de celui des groupes américains, voire le dépasse, en chimie, biologie et en médecine, poursuivent-ils. La Chine affiche une confiance suffisante pour lancer une véritable campagne de recrutement international ; ses universités de premier plan sont en passe de rivaliser avec les meilleures du monde. »

La course technologique

Dans la course technologique qui déterminera le champion de demain, et dans laquelle l'Europe est malheureusement distancée, les jeux ne sont cependant pas encore faits. D'une part, l'aigle américain, qui est déjà l'indiscutable leader des échanges de services avec 14,2 % de part de marché mondiale aux dires de la Cnuced contre 5,4 % pour la Chine, abrite les fameuses « Magnificent Seven » de la tech : Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, Nvidia et Tesla. De l'autre, le dragon chinois peut compter sur ses « Prominent Ten », pour reprendre l'expression de la banque Goldman Sachs : Alibaba, Anta Sports, BYD, Hengrui Pharma, Meituan, Midea, NetEase, Tencent, Trip.com et Xiaomi.

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Dans le domaine clé de l'intelligence artificielle, les meneurs américains, très fortement capitalisés, font la course en tête. L'an passé, les investissements privés dans l'IA aux États-Unis ont atteint 285,9 milliards de dollars, soit plus de vingt-trois fois les 12,4 milliards investis en Chine. Mais les autorités chinoises injectent beaucoup d'argent public pour combler le retard. Et les derniers modèles de DeepSeek ou de ByteDance n'ont pas à rougir face à leurs équivalents made in USA. « En mars 2026, le modèle le plus performant d'Anthropic ne menait que de 2,7 % sur son concurrent chinois le plus proche », constatent les auteurs du dernier rapport sur l'IA de l'université de Stanford.

La Chine investit massivement dans tous les secteurs où les États-Unis veulent la bloquer, explique Wei Yao, cheffe économiste chez Société générale CIB. En théorie, le savoir-faire industriel du géant asiatique devrait lui permettre de prévaloir dans la prochaine bataille : celle de l'intégration de l'IA aux machines. « Si les États-Unis sont les meilleurs en logiciel, la Chine sera celle qui appliquera le mieux l'IA au niveau industriel, prédit John Plassard, associé et responsable de la stratégie d'investissement chez Cité Gestion. Le fondateur de Tesla, Elon Musk, accélère dans la robotique car il a compris que son pays est à la traîne. » Inquiets, les stratèges de Washington ont interdit aux entreprises du régime communiste de se procurer les puces électroniques, les machines spécialisées et les cartes graphiques de dernière génération.

Cette tactique d'antijeu a toutefois ses limites. « La littérature scientifique montre que les sanctions fonctionnent rarement, rappelle Wei Yao. Pour les neutraliser, la Chine investit massivement dans tous les secteurs où les États-Unis veulent la bloquer, comme les semi-conducteurs. Et ça semble marcher. » Donald Trump s'y accroche pourtant. Afin d'empêcher les partisans du « rêve chinois » de rattraper ceux de son « Make America Great Again », il a en outre brandi l'arme des « tariffs ». « Les droits de douane américains imposés à la Chine sont à 35 %, ce qui est le taux le plus élevé connu, et ceux imposés par les Chinois aux Américains sont à 30 %, constate Nathalie Benatia, macro-économiste chez BNP Paribas AM. Ce sujet sera forcément au menu des conversations entre les deux présidents. »

Un destin lié

Une évidence, en effet. Parmi les autres sujets abordés, figurera aussi celui du détroit d'Ormuz. Avant la guerre de la coalition israélo-américaine en Iran, un quart du commerce maritime mondial de pétrole et un cinquième de celui du gaz naturel liquéfié y transitaient. Les deux rivaux ont intérêt à ce qu'il soit débloqué au plus vite ; Washington comptant sur Pékin pour calmer son allié iranien. « La Chine est bien plus dépendante du détroit d'Ormuz que les États-Unis, mais elle dispose de réserves stratégiques lui permettant de subvenir à ses besoins si le détroit restait bloqué pendant environ trois cents jours. D'ailleurs, elle a déjà beaucoup diversifié son mix énergétique », précise Wei Yao.

Les membres du « G2 », cette expression dédaigneuse pour les adhérents du G7 que se plaît à employer Donald Trump, pourraient-ils vivre chacun de son côté, sans se soucier de l'autre ? Inenvisageable à court terme, estime Claire Huang, stratégiste à l'Amundi Investment Institute : « Il y a un an, de nombreux observateurs pariaient sur un découplage profond entre la Chine et les États-Unis, mais aucun de deux ne veut vraiment se découpler de l'autre à 100 %. » D'abord parce que la Chine a besoin des consommateurs américains pour écouler ses marchandises. Que ce soit de manière directe, ou indirecte, c'est-à-dire en passant par des pays amis comme le Vietnam ou le Mexique.

Ensuite parce que « les États-Unis ne peuvent pas se permettre un blocage sur les terres rares chinoises », poursuit Claire Huang. De fait, l'empire du Milieu contrôle 69 % du marché mondial de ces métaux nécessaires aux transitions technologique et énergétique, et 91 % de leur raffinage. Nul ne sait, pour l'heure, sur quelle sorte de « deal » une rencontre au sommet entre les présidents Trump et Xi pourrait déboucher. Ni même s'il y aura entre eux le moindre accord concret. Mais une chose est sûre : les deux empires ont destin lié. Car chacun d'eux, pour en revenir à la question posée par notre économiste shanghaïen, possède ou produit quelque chose dont l'autre a besoin, et qu'il n'a pas.