Les 11 et 12 mai, des centaines de chefs d'entreprises venus de l'Hexagone, mais aussi de toute l'Afrique, se rendront à Nairobi pour participer au sommet « Africa Forward : des partenariats entre l'Afrique et la France pour l'innovation et la croissance ». Coorganisé par le Kenya et la France, ce rendez-vous, qui s'inscrit dans la continuité des sommets Afrique-France tenus depuis 1973, est le premier à se dérouler dans un pays anglophone. Le président Emmanuel Macron a fait le déplacement pour son dernier forum africain avant de quitter l'Élysée.
Un choix stratégique
Le choix du Kenya est avant tout stratégique. Cette économie africaine de premier plan bénéficie de nombreux atouts. Elle est à la fois membre de la Communauté d'Afrique de l'Est, de la zone de libre-échange continentale africaine et d'autres blocs commerciaux régionaux. Cela lui confère un accès privilégié aux marchés régionaux. Elle dispose d'une ouverture maritime majeure de la région avec un record de 45,45 millions de tonnes de marchandises ayant transité par le port de Mombasa en 2025, ainsi qu'un des aéroports les plus fréquentés de l'est africain, à Nairobi.
Une plateforme en forte croissance
« C'est la ville la plus développée d'Afrique de l'est », résume Laurent Lemaître, le PDG d'Intégrale Ingénierie, une PME basée à La Réunion qui a récemment ouvert un bureau d'études dans la capitale kényane. « On sent un milieu économique très dynamique depuis plusieurs années. C'est un endroit stratégique pour développer son entreprise », affirme Laurent Lemaître qui participera au sommet Africa Forward. La limite, précise le chef d'entreprise, tient à « l'économie très structurée. C'est donc moins facile de se développer car la concurrence est déjà présente. »
Le Kenya est la deuxième économie la plus dynamique de la région. Sa croissance devrait atteindre 5,1 % en 2026, contre 6,3 % pour l'Éthiopie, selon le rapport Situation et perspectives économiques mondiales 2026, publié par l'ONU le 8 janvier. « Le Kenya est une plateforme en forte croissance qui rayonne sur les pays limitrophes. Or il ne présente pas les mêmes contraintes que l'Éthiopie, enlisée dans des conflits internes et où il est plus difficile d'accéder aux devises étrangères », explique Marc Cagnard, directeur Afrique subsaharienne de Business France. Cette agence gouvernementale coordonnera le volet forum des affaires durant le sommet.
Une pauvreté persistante
Pour Marc Cagnard, le Kenya est également riche de par la diversité des secteurs d'activité, des transports à l'énergie en passant par les biens de consommation agricole et les nouvelles technologies. Cette vitrine ne saurait cacher un taux de pauvreté accablant : quatre citoyens sur dix vivent sous le seuil de pauvreté, c'est-à-dire avec moins de 3 dollars (2,50 euros) par jour.
« À moins que la croissance ne se traduise plus efficacement par une hausse des revenus des populations pauvres, il est peu probable que la pauvreté diminue rapidement », prévient la Banque mondiale. L'instance internationale craint en outre que « l'incapacité persistante à atteindre les objectifs d'assainissement budgétaire pourrait aggraver la vulnérabilité de la dette du Kenya et compromettre la croissance tirée par le secteur privé. » La dette publique frôle aujourd'hui les 68 % du PIB, incitant le président kényan William Ruto à chercher de nouveaux partenaires.
Une alliance controversée
Deux mois avant le sommet Africa Forward, quelque 800 militaires français sont ainsi arrivés au port de Mombasa, au lendemain d'un pacte de défense scellé avec la France. « Les Kényans n'ont pas besoin de la présence de ces troupes. Mais ils essaient d'attirer les investissements étrangers car l'économie est dans un état très précaire. De nombreux facteurs empêchent de nombreuses personnes d'accéder quotidiennement à la nourriture, au carburant, etc. », détaille Samar Al-Bulushi, anthropologue spécialiste du Kenya.
Le déploiement des soldats tricolores au Kenya fait suite à leurs évictions de plusieurs pays francophones de l'ouest du continent, d'abord au Mali, au Burkina Faso et au Niger, puis au Sénégal, au Tchad et en Côte d'Ivoire. « Les dirigeants ouest-africains ont dit non au néocolonialisme, tandis que les Kényans disent oui. En raison des inégalités de pouvoir, beaucoup considèrent en effet la présence de ces troupes étrangères comme une forme de néocolonialisme », observe Samar Al-Bulushi.
Dans un article consacré à cette nouvelle alliance franco-kényane, l'anthropologue dénonce « l'opportunisme de l'État kényan, qui privilégie le bilatéralisme et le transactionnalisme au détriment d'une orientation panafricaine axée sur la négociation collective face aux pressions des puissances mondiales. »
Des partenariats gagnant-gagnant ?
De leur côté, les organisateurs du sommet veulent pourtant croire au développement d'une « relation de partenaires, équilibrée, qui va dans les deux sens », comme l'assure Marc Cagnard. Le représentant de Business France rappelle, plus largement, que la France accueille un stock d'investissements depuis le continent africain s'élevant à 8,6 milliards d'euros. Ces investissements émanent notamment de nouveaux partenaires comme le Kenya. Invité de la chaîne NTV Kenya trois jours avant le sommet, l'ambassadeur de France au Kenya, Arnaud Suquet, a assuré, lui aussi, que « le commerce bénéficie mutuellement aux deux pays. »



