Comme un parfum de revanche. En 2018, lors de ses premières prises de parole en tant que président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux alertait sur « la fin de la mondialisation heureuse ». Suscitant, il en sourit aujourd’hui, l’indifférence d’un monde économique encore bercé par le mythe de fin de l’Histoire et l’expansion commerciale des années 1990. « C’était perçu comme la lubie du nouveau patron ! », s’amuse-t-il.
Seulement, huit ans plus tard, la dépendance énergétique révélée par les guerres en Ukraine puis en Iran, les offensives douanières de Donald Trump ou l’inondation du marché européen par des produits chinois semblent lui donner raison. En plein retour des empires, le chef d’entreprise, qui nous a donné rendez-vous dans l’ambiance inversement feutrée du Fouquet’s, tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme. Cet électron libre ne ménage ni le monde patronal, « qui a du mal à intégrer la nouvelle donne géopolitique », ni des politiques tentés d’agiter « l’entreprise-bashing » ou « des symboles pour cacher les problèmes de fond ».
Un débat économique qui tourne en rond
Le Point : Le 1er mai, l’assurance-chômage, le prix des carburants, etc. Comment jugez-vous les débats économiques de ces dernières semaines ?
Geoffroy Roux de Bézieux : L’affaire du 1er mai est le symbole d’un débat qui tourne en rond. On peut discuter de l’absurdité administrative d’opposer les boulangers, les restaurateurs et les autres, mais de là à ce que ce sujet sature l’espace politique pendant une ou deux semaines… Pendant ce temps, Ormuz s’enflamme, la Chine nous inonde de produits manufacturés de très haute qualité et nous peinons dans la bataille de l’intelligence artificielle. On agite des symboles pour cacher les problèmes de fond.
Je suis aussi frappé du climat d’« entreprise-bashing », à tous les niveaux. Or, toutes les études le démontrent : depuis une quinzaine d’années, la confiance dans l’entreprise augmente pendant que celle des politiques diminue. Une personnalité qui, en 2027, part d’un postulat anti-entreprises ne pourra jamais gagner la présidentielle. J’ai le sentiment que nos politiques prennent les Français pour des idiots économiques.
Le prix des carburants et la précarité énergétique
Certains de ces Français n’arrivent plus à payer leur plein d’essence…
Je ne sous-estime pas du tout ce problème. Pour une part importante de nos concitoyens, en particulier ceux qui doivent se déplacer pour travailler, le surcoût est significatif. Il ne faut surtout pas l’ignorer ni le traiter par le mépris. Reste à connaître la durée de la crise. Si, à cause des absurdités de Donald Trump, le prix de l’énergie fossile reste durablement élevé, nous allons devoir repenser nos schémas de consommation et de déplacement. C’est le sens des plans d’électrification.
Seulement, on ne peut pas dire aux gens de rouler, du jour au lendemain, en voiture électrique, quand ils sont coincés dans le diesel. Si les prix restent structurellement hauts, la seule solution sera de réunir une conférence sociale intelligente pour trouver, branche par branche, et ensuite entreprise par entreprise, des systèmes d’aide. Une prime d’essence généralisée serait absurde car les situations sont terriblement contrastées. Il faut du sur-mesure. Or, je crains que l’on se contente de taxer Total et de faire de l’agitation médiatico-politique…
L’Europe à la merci des impulsions géopolitiques
L’Europe est-elle en train de devenir une économie à la merci des impulsions géopolitiques de Donald Trump ?
L’Europe est dépendante de beaucoup d’intrants extérieurs. L’énergie est le cas le plus visible dans la vie des gens, mais nous achetons aussi du titane à la Russie, du lithium raffiné à la Chine. La mondialisation, qui a multiplié les chaînes de valeur et rendu toutes les plaques continentales interdépendantes, s’est faite aux dépens de l’autonomie européenne. Il se trouve qu’il y a, à la tête des États-Unis, un personnage imprévisible qui amplifie ce phénomène. Mais même sans la guerre en Iran, cette interdépendance était déjà très inquiétante. Donald Trump n’est que le révélateur de nos fragilités et de nos naïvetés.
C’est la « fin de la mondialisation heureuse » que vous annonciez lors de votre arrivée à la tête du Medef en 2018…
Oui ! C’était mon petit quart d’heure souverainiste. J’avais même créé au sein du Medef une commission « souveraineté et sécurité économique ». J’avais bien senti à l’époque que c’était perçu comme la lubie du nouveau patron… Or, sans aucun triomphalisme, force est de constater que la suite géopolitique m’a donné raison. En 2018, l’ensemble du patronat occidental se pressait au forum de Saint-Pétersbourg pour faire des affaires avec Poutine. Nous étions encore dans l’idée du doux commerce, de l’entrée de la Chine dans l’OMC, du village mondial. Les temps ont changé.
Quelle réponse pour l’Europe ?
Mais quelle serait la bonne réponse de la part de l’Europe ?
À court terme, il faut probablement, sur un certain nombre de secteurs, mettre des barrières douanières. Cela peut paraître iconoclaste pour un ancien patron du Medef, mais quand le blessé est en train de saigner, avant de le soigner, on commence par mettre un garrot. On fait de la médecine de guerre. Dans les industries où il y a une asymétrie de concurrence, il faut mettre temporairement des droits de douane, en assumant les représailles qui vont avec.
N’est-ce pas paradoxal de la part du libéral que vous êtes ?
Aujourd’hui, deux empires, les États-Unis et la Chine, vassalisent l’Europe : l’un sur le plan numérique, l’autre sur le plan industriel. Ils profitent pour cela de marchés intérieurs unifiés qui leur donnent un avantage de taille considérable. À court terme, la priorité, même pour un libéral, est donc de se protéger face à eux !
À long terme en revanche, les solutions du rapport Draghi me paraissent les bonnes : une véritable politique industrielle, un État non pas gestionnaire mais planificateur et stratège. Il sera difficile de le faire au niveau européen car les intérêts stratégiques des pays ne sont pas les mêmes. Cela passera donc forcément par des coalitions de volontaires par secteurs, par exemple sur le nucléaire et l’automobile. En somme, il nous faut à la fois protéger et ouvrir. La mondialisation tous azimuts est terminée. Mais les chaînes de fabrication sont tellement complexes et éclatées qu’on ne reviendra plus à l’Europe de la CECA. Il faut trouver la ligne de crête.
Le Medef et le Rassemblement national
Mi-avril, le Medef a reçu Jordan Bardella à déjeuner. Et il n’est plus rare désormais que des patrons rencontrent des responsables du RN. Est-ce une faute ?
Le déjeuner de Jordan Bardella au Medef est un peu comme le débat sur le 1er mai : cela a occupé les radars de manière disproportionnée. Sous mon mandat, Marine Le Pen était venue, comme les autres candidats, exposer devant le Medef, à Station F, son programme de 2022. Quand il y a treize millions de Français qui votent pour le Rassemblement national, on ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. Qu’une organisation représentative le fasse, c’est différent d’un patron à titre individuel. Par ailleurs, recevoir, ce n’est pas accepter un programme, c’est confronter des idées.
Le RN a-t-il vraiment transformé son ADN économique ?
J’ai lu l’interview de Jordan Bardella accordée au Journal du Dimanche. Sa punchline « Je n’ai pas l’entreprise honteuse » est agréable à entendre mais c’est un peu court ! Il dit qu’il veut rapprocher le brut du net, c’est-à-dire baisser les cotisations sociales. Concrètement, les deux grands postes de dépenses sociales financés par les cotisations sont les retraites et la maladie. Or, Jordan Bardella n’indique pas lequel des deux il baisserait.
Évidemment, il ne va pas dire à ses électeurs qu’il va mettre deux euros de franchise médicale et baisser les retraites… C’est un vernis. À un moment, le RN, comme tous les autres, devra dire la vérité sur les comptes publics. C’est dur à dire en campagne, je ne suis pas hors sol. Mais en évitant ce sujet, on ne fait que repousser l’échéance.
Le projet du Parti socialiste
Le Parti socialiste (PS) vient de publier un projet. Que vous a-t-il inspiré ?
Ce projet, c’est « appauvrissons-nous tous ensemble dans l’égalité » ! Bien sûr qu’il y a des dérives du capitalisme financier à corriger, bien sûr que la fin de la mondialisation heureuse nous oblige à repenser le rôle de l’État dans l’économie. Mais ce n’est pas avec de vieilles recettes marxistes des années 1970 – mettre des taxes et des régulations partout – qu’on y arrivera. Il n’y a aucune création de richesse dans ce programme.
J’ai trouvé intellectuellement plus intéressant le concept de « démarchandisation » de Boris Vallaud. Je peux entendre l’argument selon lequel il existe certains secteurs régulés comme la santé ou l’école, où la loi de l’offre et de la demande trouve ses limites. Mais le programme du PS est médiocre intellectuellement.
Quel homme d’État pour 2027 ?
On a beaucoup critiqué les politiques dans cet entretien… Y en a-t-il tout de même qui vous enthousiasment ?
Je ne vais pas donner de noms, ce n’est pas le but. Mais j’espère surtout qu’émergera en 2027 un homme d’État à la hauteur des défis géopolitiques. J’avais été frappé par un discours d’Emmanuel Macron, il y a quelques mois, dans lequel il parlait de puissance. Or, pour être puissant, il faut être prospère. Et la prospérité passe par les entreprises.
Je pense aussi que nous avons besoin de redéfinir le patriotisme au XXIe siècle. Le retour des empires pose la question de ce que nous voulons être. Sommes-nous juste des citoyens du monde qui se transforment en un gigantesque club de vacances ? Je crois au patriotisme du général de Gaulle : celui qui s’adapte, qui est inclusif, qui évolue avec la France. Entre le « on est chez nous » et « la nouvelle France », je crois qu’il y a une histoire à raconter.
Édouard Philippe, par exemple, pourrait-il incarner cela ?
C’est un des candidats qui le pourrait, oui. Je me sens certainement plus proche de sa ligne que de programmes populistes ou libéraux mais peu réalistes. Maintenant, j’attends de voir ses propositions.
Intervention dans la présidentielle
Comptez-vous intervenir dans la présidentielle ?
Mon souci est que cette campagne prenne en compte les changements géopolitiques et géoéconomiques. Mon propos s’adresse peut-être davantage au monde économique que politique. Je vais régulièrement dans des cercles patronaux où j’entends le même discours qu’il y a quinze ans : la France est par terre parce que nous avons trop d’impôts, trop de charges. Oui, c’est vrai, mais pas seulement. Il y a aussi un sujet de souveraineté, d’Europe, d’ingérences étrangères, de manipulation. Le monde patronal a du mal à intégrer la nouvelle donne géopolitique. Je veux alerter sur ce sujet, en témoin, pas plus, pas moins.



