Après des mois d'auditions tendues et de psychodrames entre députés, la commission d'enquête sur l'audiovisuel public a enfin livré son verdict. Le rapport de Charles Alloncle, que nous avons pu consulter, ne se contente pas de simples ajustements. À travers 70 recommandations, il propose un véritable électrochoc pour un secteur jugé défaillant sur sa neutralité et en crise sur son modèle économique.
Une cure d'austérité drastique
La principale recommandation est une cure d'austérité sévère visant à dégager un milliard d'euros d'économies sur un budget global de quatre milliards. Cette manne ne resterait pas dans les caisses des chaînes, mais servirait à doubler l'entretien du patrimoine et à injecter 500 millions d'euros dans le désendettement de l'État. Pour les défenseurs de l'audiovisuel public, une telle saignée rendrait le service public tout simplement non viable.
Une ligne dure sur la neutralité
C'est sur le terrain du pluralisme que le texte se montre le plus tranchant. Le rapport exige des salariés une neutralité absolue, y compris sur leurs réseaux sociaux personnels, avec un arsenal de sanctions disciplinaires à la clé. Cette obligation serait inscrite dans les contrats de travail, en particulier pour les personnalités médiatiques. Il est également proposé de redéfinir la notion de « diversité » pour la recentrer sur les opinions et les milieux sociaux, supprimant toute référence à l'origine ou à la couleur de peau. Cette reprise en main passe aussi par la suppression de l'offre numérique Slash, jugée militante, et le rattachement des chaînes parlementaires LCP-AN et Public Sénat au droit commun et au contrôle de l'Arcom.
Reprise en main politique
Côté gouvernance, le rapport prône une verticalité assumée. Il préconise la création d'un secrétariat général de l'audiovisuel public rattaché directement à Matignon et propose que les dirigeants soient nommés par le président de la République, après avis du Parlement et avis conforme de l'Arcom. Le contrôle financier serait renforcé avec 40 auditeurs internes dédiés, une mutualisation forcée entre France Télévisions et Radio France, et un retour à l'équilibre financier impératif d'ici fin 2026.
Le grand chambardement des chaînes
C'est le remodelage de l'offre qui promet les plus vives résistances. Le rapport acte la disparition de France 4 et propose une fusion de France 2 et France 5 en une seule grande chaîne de référence dédiée à l'information et à la culture. Un scénario qui fait bondir la direction de France Télévisions. Selon le rapporteur, cette fusion permettrait d'économiser 200 millions d'euros par an. Delphine Ernotte, PDG de France Télévisions, s'insurge sur les réseaux sociaux : « Supprimer ces chaînes, c'est retirer du paysage audiovisuel français des milliers d'heures de programmes qui ne pourront pas être absorbées ailleurs. Ce rapport porte une vision élitiste de la télévision publique, éloignée des familles et des publics populaires. Je refuse l'idée qu'un service public fort serait un service public réduit. »
Même logique de regroupement pour l'information, avec une fusion de France Info et France 24, et pour le local, où France 3 Régions et ICI (ex-France Bleu) devraient fusionner en trois ans, avec des économies estimées à 140 millions d'euros d'ici 2028. La direction de Radio France exprime son exaspération : « Nous ne savons pas d'où vient ce chiffre. Un tel projet coûte en réalité beaucoup d'argent. »
La chasse aux coûts dans la programmation
Le rapport Alloncle veut bannir la télé-réalité du service public et réduire drastiquement le budget des jeux et divertissements de trois quarts, et celui du sport d'un tiers. Les dépenses liées à la couverture du Festival de Cannes seraient plafonnées à 3 millions d'euros, le « barter » (échange d'invendus publicitaires) serait sévèrement encadré, et le parc de véhicules de fonction des cadres dirigeants réduit au minimum.
Produire autrement
Le rapport s'attaque au système de production en imposant les règles de la commande publique aux marchés de programmes, avec appels d'offres obligatoires et plafonnement des parts de marché pour les grands groupes. L'objectif est de briser la dépendance aux prestataires extérieurs en renforçant la production interne. Pour moraliser le secteur, il serait interdit aux salariés de diriger des sociétés de production partenaires, et le système des animateurs-producteurs serait supprimé. Ces mesures sont inspirées par des cas problématiques révélés lors des auditions, comme celui d'une ancienne cadre du groupe public ayant rejoint un producteur privé pour gérer les émissions qu'elle avait elle-même commandées.
Jusqu'aux journalistes
Les journalistes ne sont pas épargnés : le plafond de leur déduction forfaitaire sur les impôts serait divisé par deux, passant de 7 650 euros à 3 825 euros, et réservé aux contribuables dont les revenus sont inférieurs au salaire médian (environ 1 850 euros en France).
Refonte doctrinale, restructuration industrielle, cure d'austérité comptable... Le rapport Alloncle est un pavé dans la mare de l'audiovisuel public. Reste l'inconnue majeure : le calendrier politique et la possibilité d'un consensus sur le sujet.



