La peur de l'IA : une stratégie commerciale pour justifier des licenciements massifs
Je m'étonnais, dans ces colonnes, de l'incohérence des chiffres qui prétendent estimer la grande compression des emplois par l'IA. Je concluais prudemment à un possible déplacement des emplois plutôt qu'à une apocalypse cognitive. Et la peur qu'elle crée n'a donc pas lieu d'être. Autre piste, compatible avec la première : si la prophétie de la « grande compression » fait peur, c'est qu'elle sert à ça.
Début mai 2026, l'entreprise américaine Cloudflare – qui sécurise, selon ses propres chiffres, 21 % du trafic Web mondial – annonce le licenciement de 1 100 personnes, soit 20 % de ses effectifs. Le motif officiel ? « L'utilisation de l'IA chez Cloudflare a augmenté de plus de 600 % au cours des trois derniers mois. » Quelques semaines plus tôt, Meta annonçait 8 000 suppressions de postes auxquelles s'ajoutent 6 000 recrutements gelés, soit 14 000 emplois en moins, tout en doublant son budget d'investissement IA jusqu'à 135 milliards de dollars (environ 115 milliards d'euros) ; le groupe affichait un bénéfice net record de soixante milliards en 2025.
Bouc émissaire
Au total, selon les données consolidées de layoffs.fyi, 78 557 salariés du secteur technologique mondial ont perdu leur poste entre janvier et avril 2026 ; 48 % de ces suppressions sont, officiellement, attribuées à l'IA. Dario Amodei, PDG d'Anthropic, prédit la disparition de 50 % des emplois d'entrée de gamme dans la tech, le droit, le conseil et la finance d'ici cinq ans ; il évoque un « white-collar bloodbath » (un « bain de sang des cols blancs ») et une explosion du chômage à 20 %.
Sam Altman écrivait en 2021, un an avant le lancement de ChatGPT, que le prix de nombreuses formes de travail tendrait « vers zéro » dès lors qu'une IA suffisamment puissante rejoindrait le marché. Elon Musk affirmait en 2023 qu'il viendrait « un moment où plus aucun emploi ne sera nécessaire ».
Le diagnostic est unanime : l'apocalypse cognitive est en marche, le grand remplacement des cols blancs a commencé, et les cabinets de conseil s'activent à vendre la transition. La prophétie est confirmée par les chiffres, les chiffres confirment la prophétie, et il ne reste plus aux organisations qu'à se conformer au calendrier – restructurer maintenant, investir massivement, anticiper la grande compression.
Or, sur les 78 557 suppressions enregistrées au premier trimestre 2026, le pointage Crunchbase n'en relie explicitement à l'IA que 9 238. Le reste – soit l'écrasante majorité – relève de plans sociaux ordinaires, de surcapacités héritées de la surembauche de 2021-2023, de pivots stratégiques et de hausses de taux d'intérêt.
L'IA devient parfois le bouc émissaire d'une décision financière : l'AI washing est le recours commode à l'argument de l'automatisation pour justifier des restructurations qui n'ont rien d'algorithmique. Les paniques d'automatisation ne sont pas des analyses économiques, ce sont des récits performatifs ; leur puissance ne tient pas à leur véracité mais à leur capacité d'autoréalisation, et c'est cette boucle, plus que la technologie elle-même, qui produit les destructions d'emplois qu'on lui attribue. La peur n'est pas un effet collatéral de l'IA. C'est son business model.
Actes de promotion
Ceux qui prédisent l'apocalypse cognitive sont, à l'unité près, celles qui vendent les outils qui causeraient cette apocalypse. Dario Amodei annonce que 50 % des emplois cognitifs disparaîtront ; il dirige une entreprise dont la valorisation, indexée sur cette croyance, est passée de soixante et un milliards de dollars en mars 2025 à plus de cent soixante-dix milliards un an plus tard.
Sam Altman annonce que le prix du travail tend vers zéro ; il préside OpenAI, dont la valorisation a triplé sur la même période. Le mémo de licenciement de Cloudflare cite une augmentation de 600 % de l'usage interne de l'IA ; l'action de Cloudflare a rebondi le jour de l'annonce. Le dispositif fonctionne en circuit fermé. La prophétie sert la valorisation. La valorisation justifie l'investissement. L'investissement valide la prophétie. La captation systématique de capital par ceux qui produisent industriellement la peur dont leur produit serait censé être le remède et la cause est probablement, en 2026, le mécanisme le plus rentable des marchés boursiers occidentaux. Les dirigeants des grandes entreprises d'IA ne sont pas seulement des entrepreneurs ; ce sont les premiers exégètes d'une eschatologie qu'ils ont eux-mêmes écrite.
Les déclarations de Amodei, Altman ou Musk et leurs imitateurs ne sont pas des prévisions économiques, mais des actes de promotion. Aucun cabinet de conseil sérieux, en 2026, ne devrait construire un plan stratégique sur le pronostic d'un dirigeant qui détient une participation directe dans la matérialisation de ce pronostic.
Il faut distinguer méthodiquement, dans chaque vague de licenciements, ce qui relève du cycle économique (taux d'intérêt, surembauche post-Covid, mouvements des concurrents…) et ce qui relève réellement d'une substitution technologique. Tant qu'on attribue à l'IA ce qui appartient à l'économie ou au management, on subventionne la rente d'anxiété sans même s'en apercevoir. Le problème n'est pas que l'IA va détruire le travail. C'est que la peur de l'IA est en train d'organiser, sous nos yeux, un transfert massif de capital vers ceux qui en vendent les outils. La prophétie de la disparition n'est pas un risque à anticiper. C'est, depuis trois ans, une stratégie commerciale qui fonctionne.
Jean Pralong est professeur de RH à l'EM Normandie. Dans Managementologie, il décrypte le monde du travail et ses codes – chiffres et recherche à l'appui.



