La question qui passionne toute l'Espagne et au-delà est aussi vertigineuse que la chute mortelle du patron du géant textile Mango le 14 décembre 2024 : ce jour-là, en randonnée avec son fils aîné, Isak Andic a-t-il été victime d'une chute accidentelle depuis un sentier escarpé ou bien a-t-il été poussé vers le précipice par sa progéniture ?
Dérapage du destin ou parricide prémédité ?
Alors que Jonathan Andic, ce fils aîné de 45 ans et vice-président du conseil de Mango, a été interpellé mardi par une juge de Martorell (à l'ouest de Barcelone) comme « possible coupable », on en revient toujours à cette question. Sans préjuger de la future décision judiciaire, l'ennui pour l'intéressé est qu'au terme d'une investigation policière de 18 mois tenue secrète jusqu'à cette semaine, la magistrate voit un « faisceau d'indices » qui ferait pencher cette interrogation vers la thèse d'un assassinat.
Les avocats de l'accusé, soutenu par ses deux sœurs Judith et Sarah, plaident « non coupable » et disent préparer « une défense solide » pour prouver « l'innocence » de leur client. Le groupe Mango, lui, tremble. Les 2 200 salariés du siège de Palau-solità i Plegamans, en banlieue de Barcelone - et, au-delà les quelque 17 000 au gré des 2 931 points de vente dans le monde -, se demandent si leur entreprise sera affectée par la possible condamnation pour meurtre du fils héritier sur le père fondateur.
Des indices de plus en plus accablants
La direction tente de les rassurer au mieux, vantant l'excellente santé financière du groupe Mango : 242 millions d'euros de bénéfices en 2025 (+11 % annuel) et un chiffre d'affaires qui doit dépasser les 4 milliards d'euros cette année.
Retournons sur les lieux de la tragédie, à la lumière de l'enquête des « Mossos », la police catalane. Ce fatidique 14 décembre 2024, Isak, 71 ans, et Jonathan garent leurs voitures respectives à proximité du sanctuaire de Montserrat, avant d'entreprendre une randonnée « de difficulté moyenne ». Ils sont seuls, pas de témoins – le fils avait congédié préalablement les habituels gardes du corps. Quelques centaines de mètres plus loin, le patron de Mango fait une chute d'environ 150 mètres depuis la grotte de Salnitre jusqu'au fond du ravin. La mort est immédiate. Deux grimpeurs - dont on ne savait rien jusqu'ici - affirment avoir été interpellés par les cris de Jonathan, qui a d'abord appelé la compagne de son père, Estefania Knuth, puis le « 112 », les secours.
Le choc est immense : Isak Andic, un immigré venu de Turquie qui a commencé à vendre des chemises sur des marchés de Barcelone pour devenir la cinquième fortune espagnole (4,5 milliards d'euros, selon Forbes), est aussi admiré que populaire en Catalogne. Pendant de longs mois, personne ne doute de la thèse de l'accident : il s'agirait d'une imprudence à l'endroit le plus délicat de la randonnée, quoique le septuagénaire fût un marcheur expérimenté.
Les « Mossos » travaillent toutefois, et s'étonnent vite d'une incohérence dans les propos de Jonathan : dans son premier témoignage, il dit marcher devant son père et n'avoir rien vu ; puis il affirme que, peu avant « la chute », il le voyait filmer avec son smartphone. Fruit de la sidération, peut-être, diront les enquêteurs.
Le moment de bascule se produit en octobre 2025. Un policier demande au fils héritier son portable afin d'analyser ses données. Motif : la géolocalisation de sa voiture montre qu'il s'est rendu à trois reprises sur les lieux au cours de la semaine précédant la randonnée à deux, et non « une seule fois », une quinzaine de jours plus tôt, comme il l'a soutenu. Il y a de quoi penser que Jonathan a non seulement prémédité le parricide, mais l'a aussi préparé avec soin.
Un désastre quand le fils reprend la société
Le vice-président de Mango explique au policier qu'il ne dispose plus de ce téléphone, qui lui aurait été « volé au cours d'un voyage-éclair à Quito ». Étrange, se disent les enquêteurs. En parallèle, le rapport d'autopsie montre une autre bizarrerie : les chaussures du mort porteraient des éraflures si profondes qu'elles ne cadrent pas avec la thèse du dérapage avant la chute accidentelle.
Toutefois, l'élément le plus lourd du dossier se révèle être lié au possible mobile criminel. Les relations entre le père et le fils ont longtemps été conflictuelles, mais elles sont devenues orageuses à partir de 2014. Travailleur acharné depuis sa prime jeunesse, à la tête d'un empire, Isak entend alors s'accorder une année sabbatique et passe les rênes du groupe à son fils, jusqu'ici chargé d'une ligne de produits, Mango Man, et bien plus impliqué que ses deux sœurs cadettes. C'est un désastre : pour la première fois, la holding enregistre des pertes, à hauteur de 100 millions d'euros.
Le fondateur reprend alors l'embarcation à la dérive, la consolide, recrute un haut cadre de la finance venu de Leroy Merlin, Toni Ruiz - à ce jour le vrai patron de Mango. Et écarte peu à peu son fils de la cabine de pilotage, d'autant que ce dernier ne cache pas ses penchants « bling-bling ». Divers témoignages (dont le frère d'Isak, sa veuve, ses filles) décrivent un Jonathan Andic « humilié » par cette « blessure ». Père et fils se parlent à peine. En parallèle, l'aîné apprend que son père a le projet de modifier son testament et de léguer une partie de sa fortune à une fondation pour « les plus nécessiteux », dont Isak Andic dira qu'elle « sera son legs au monde ». Jonathan, Judit et Sarah détiennent à parts égales 95 % des actions du groupe, soit environ 1,2 milliard d'euros.
L'héritier, dont les enquêteurs affirment qu'il entretient « une relation obsessionnelle avec l'argent », aurait-il redouté de voir son pactole amoindri ? Une certitude : il avait souvent exigé à son père de toucher sa part d'héritage de son vivant. Quelques mois avant le décès du fondateur, Jonathan aurait montré « un sensible changement d'attitude », bien plus « conciliant » vis-à-vis de lui, et la randonnée du 12 décembre 2024 devait sceller une réconciliation.
À la veille du procès, il est difficile d'augurer la manière dont le vice-président du conseil de Mango va se défendre. Selon le quotidien La Vanguardia, il aurait déjà été discrètement écarté des futures réunions stratégiques du groupe.



