« C’est ma conviction personnelle profonde que l’ordre international sera reconstruit, mais qu’il sera reconstruit à partir de l’Europe. » Mark Carney possède l’optimisme du Nouveau Monde pour le Vieux Continent, cette force motrice qui a abandonné certains de nos compatriotes abonnés aux jérémiades. Invité pour la première fois par les dirigeants européens réunis lundi à Erevan, pour le sommet de la Communauté politique européenne, le Premier ministre canadien n’est pas venu en touriste.
« La nostalgie n’est pas une stratégie », lance-t-il en voisin de l’Amérique. Une formule que l’on aimerait l’entendre davantage de ce côté-ci de l’Atlantique. De tous ceux qui sont déçus par l’Amérique de Trump, Mark Carney sait que le retour au monde d’avant est une illusion, quand bien même Donald Trump passerait la main. « Nous devons affronter activement le monde tel qu’il est, et non tel que nous souhaiterions qu’il soit, » rappelle-t-il, encore une fois, après sa première alerte, en janvier, lors du sommet de Davos.
Un mariage des complémentarités
Ce que le Canada propose à l’Europe, c’est en réalité quelque chose d’assez inédit dans l’histoire des relations internationales : une intégration de fond sans intégration de forme, dans une complémentarité quasi idéale. L’article 49 du Traité sur l’Union européenne réserve l’adhésion à l’UE aux « États européens », donc évacuons cette option. Mark Carney a mieux à nous proposer : du concret, plutôt que de longues palabres institutionnelles.
D’abord des minerais critiques, il affiche déjà 18 milliards de dollars d’accords en un an, vingt des minerais les plus stratégiques du monde. L’énergie ensuite. Son pays est le troisième producteur mondial de pétrole, le quatrième pour le gaz naturel, avec une base hydraulique considérable. En matière de défense, le Canada est déjà présent à travers une brigade de l’Otan présente en Lettonie, une participation à la mission européenne en Arménie en tant que seul pays non-européen, un engagement en Ukraine parmi les plus substantiels du G7 (296 dollars canadiens par personne, selon l’Institut Kiel, à l’été 2025). Bien sûr, hors G7, la Norvège est très importante (5 554 dollars par personne) et le Danemark aussi (2 650 dollars par personne). Enfin, le Canada a souscrit au programme européen SAFE et il est, à ce jour, le premier pays non-membre de l’UE à rejoindre cette initiative en faveur de l’industrie militaire européenne.
Plus ambitieux que certains en Europe
Sur le terrain technologique, l’offre canadienne est tout aussi structurée : hardware, infrastructures cloud, intelligence artificielle, espace. Mark Carney parle de la chaîne complète, du composant au satellite. Et il va plus loin que certains Européens eux-mêmes dans sa définition de l’autonomie stratégique : aux piliers classiques de l’énergie et de la défense, il ajoute les semi-conducteurs, la souveraineté numérique, les systèmes de paiement indépendants, jusqu’aux vaccins. Une liste qui ressemble à une leçon donnée poliment à ceux qui, de Berlin à Stockholm, redoutent encore que le ‘made in Europe’ ne ferme des portes — pendant qu’Ottawa, lui, frappe à la leur. Les portes de l’UE ne seront fermées qu’à ceux qui ne jouent pas la réciprocité.
La question n’est donc plus de savoir si le Canada est proche de l’Europe. Elle est de savoir jusqu’où cette proximité peut aller sans buter sur des traités que nul ne songe à modifier (l’unanimité décourage toutes les bonnes volontés). L’Union européenne a une longue pratique des relations différenciées. Elle a inventé le marché unique avant d’inventer l’euro, l’espace Schengen sans y inclure tous ses membres, des accords d’association qui ressemblent à des adhésions déguisées et des adhésions qui ressemblent à des associations mal finies... Elle est, institutionnellement parlant, une machine à fabriquer des statuts sur mesure. Ce talent, jusqu’ici plutôt utilisé dans son voisinage immédiat, pourrait fort bien s’appliquer à un partenaire situé de l’autre côté de l’Atlantique Nord.
Le mauvais traitement américain rapproche
Ce qui rend cette perspective crédible aujourd’hui — et elle ne l’était pas vraiment il y a cinq ans — c’est l’effondrement de la relation transatlantique classique. Tant que Washington était le garant naturel de l’ordre libéral, Ottawa n’avait pas besoin de choisir : il était américain le lundi, atlantiste le mardi et multilatéral le reste de la semaine. Ce confort-là a disparu. Donald Trump a mis les Canadiens dans la même situation inconfortable que les Européens : celle de devoir s’assumer seuls, ou presque. La convergence des intérêts n’en est que plus solide, parce qu’elle n’est plus seulement affaire de valeurs partagées, mais de nécessité commune et absolue.
Il reste un obstacle que Mark Carney n’a pas mentionné à Erevan, parce que la diplomatie oblige à certaines réserves : la relation Canada-États-Unis est une donnée structurelle qu’aucun rapprochement avec Bruxelles ne saurait ignorer. L’ACEUM (Accord Canada–États-Unis–Mexique) lie Ottawa à Washington et Mexico dans un espace économique intégré. Aucun partenariat stratégique avec l’UE, aussi ambitieux soit-il, ne pourra jamais faire du Canada un membre du marché unique. La libre circulation des personnes entre Riga et Vancouver restera une fiction géographique.
Histoire, valeur, confiance, le « triple alignement »
Mais ce n’est peut-être pas le bon critère. L’Europe n’a pas besoin de se lancer dans les manœuvres d’adhésion avec cet État de plus de 40 millions d’âmes (9e puissance mondiale). Elle a besoin d’alliés fiables, de ressources stables, de partenaires qui parlent le même langage sans pour autant participer aux mêmes conseils de ministres. Elle a besoin, en un mot, de ce que Mark Carney lui offre.
Le « triple alignement » canado-européen — histoire, valeurs, confiance - vaut de l’or dans un monde qui rugit. Mark Carney a choisi ses mots avec soin. L’Europe, elle, ferait bien de choisir avec la même précision ce qu’elle veut faire de ce voisin atlantique qui frappe à la porte, non pour entrer, mais pour rester sur le seuil, disponible, armé et finalement indispensable. Wellcome Mark Carney, l’homme qui se dit « le plus européen des non-Européens » !



