L'arrestation d'Ilya Traber met un terme à trois décennies d'impunité. Ce ressortissant russe, qui est loin d'être inconnu sur la Côte d'Azur, est pourtant présenté comme l'un des principaux chefs de la Tambovskaya Bratva, la mafia de Saint-Pétersbourg. C'est là, dans la ville natale de Vladimir Poutine, que cet homme d'affaires de 75 ans a finalement été interpellé le 17 juin dernier.
Un meurtre et une guerre pétrolière
Traber semble avoir été rattrapé par une vieille affaire criminelle : le meurtre en octobre 2020 d'Aleksander Petrov, un riche politicien de la région de Leningrad, réputé proche du pouvoir moscovite et père du tout premier pilote de F1 russe. Pour autant, il n'a pas échappé au média indépendant The Insider, auteur de nombreux articles sur les cercles de corruption au sein du Kremlin, que cette interpellation, plus de 5 ans après les faits, coïncide surtout avec la guerre qui se joue depuis quelques mois à Saint-Pétersbourg pour la prise de contrôle du terminal pétrolier de la ville, l'un des plus importants du pays. Or, Ilya Traber en serait l'un des « actionnaires occultes ».
C'est ce que laissent entendre des écoutes téléphoniques réalisées dans un tout autre dossier criminel, instruit en Espagne celui-là. Ce qui a d'ailleurs valu à l'homme d'affaires russe de se faire auditionner par le parquet anticorruption espagnol en décembre 2024. En visioconférence, Traber avait alors nié tout lien avec le groupe mafieux Tambovskaya Bratva. Pour le prouver, « l'avocat du député russe Vladislav Reznik avait présenté à un tribunal espagnol un certificat du bureau du FSB à Saint-Pétersbourg attestant qu'aucune poursuite pénale n'était engagée contre Traber », rapporte encore The Insider.
Les vieilles connexions monégasques
Pourtant, dès le début des années 2000, un rapport de la police monégasque affirmait le contraire. « Il est à noter, précise le document, que dans le cadre d'une enquête pour blanchiment d'argent, le Département du contrôle du crime organisé près le ministère de l'intérieur russe a sollicité le 12/02/1999 l'identification de plusieurs numéros téléphoniques monégasques. » Or, poursuit la note émanant de la Principauté, « ceux-ci se révélaient être attribués à la société Sotrama ». Cette entreprise installée sur le Rocher avait été rachetée par un autre ressortissant d'origine russe, Dmitry Skigin. « Il est l'animateur de sociétés dédiées au négoce de pétrole, derrière lesquelles se profile Traber Ilia, indique encore le PV de la police monégasque. Celles-ci sont implantées à Saint-Pétersbourg (Petersbourg Oil Terminal et Financial Industrial Holding OB1P) à Vaduz (United Jet Service LTD) mais aussi à Nice (SARL Horizon) et à Monaco (SAM SOTRAMA). »
Plaque tournante du pétrole russe
En réalité, la Sotrama a longtemps été suspectée de servir de plateforme off-shore à l'écoulement des millions de barils de pétrole brut transitant par le port de Saint-Pétersbourg. Même si, par un habile jeu de passe-passe financier, les milliards générés par la manne énergétique russe étaient facturés au Liechtenstein puis au Luxembourg. Vladimir Poutine, lui-même, a été accusé, dans le cadre d'une procédure intentée devant la cour de New-York, de percevoir sa dîme au passage… Tout comme la Tambovskaya Bratva.
Dmitry Skigin mort en 2003, c'est son fils Mikhail qui a hérité de ce lucratif commerce. Tout comme d'ailleurs de la moitié du terminal pétrolier de Saint-Pétersbourg. Sauf que l'État russe a décidé, il y a à peine quelques mois, de nationaliser ses parts. Le Kremlin est-il en train de se débarrasser d'un autre associé encombrant, Ilya Traber, par un moyen plus détourné ?
Enquêtes pour blanchiment en France et en Principauté
En tout cas, l'extension commerciale du terminal en Principauté a officiellement été revendue par les héritiers Skigin dès 2016. L'entreprise Sotrama a alors été rebaptisée… CinPit, l'abréviation anglo-saxonne de Saint-Pétersbourg ! D'anciens salariés ont affirmé que si les noms avaient changé sur le papier, en réalité les patrons étaient toujours les mêmes. Le fait est que sans attendre l'arrestation d'un des chefs présumés de la mafia russe, la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco) à Paris et le parquet général de Monaco sont allés perquisitionner en février de l'année dernière les bureaux de CinPit, ex-Sotrama. Cette société s'était retrouvée prise dans les mailles d'une double enquête pour « blanchiment aggravé ».
C'est en tentant de remonter la piste du véritable propriétaire d'une somptueuse propriété du Cap Martin que les enquêteurs de Bercy étaient arrivés jusqu'à elle. Une employée de la structure monégasque était aussi l'intendante de la villa Maria-Irina à Roquebrune. Cet ancien pied-à-terre de Mobutu sur la Côte d'Azur appartient officiellement à un milliardaire arménien. Mais pour le fisc français, l'homme ne serait que le faux nez du géant énergétique russe Gazprom. À moins qu'il ne s'agisse là que d'un paravent supplémentaire. Car pour plusieurs médias d'opposition russe, la véritable bénéficiaire de ce palais sur la Méditerranée ne serait autre que l'ancienne athlète Alina Kabaeva… Maîtresse supposée de Vladimir Poutine lui-même.



