L'essor de l'intelligence artificielle, de la data et des sciences bouleverse les écoles, notamment les écoles de commerce. Comment adapter leur pédagogie pour former des leaders capables de « piloter » la tech sans pour autant devenir des ingénieurs ? Jean Charroin, directeur général de l'ESSCA, école de commerce post-bac basée à Angers, Paris, Aix-en-Provence, Lyon et sept autres campus en France et dans le monde, apporte des éléments de réponse.
Les écoles de commerce ont-elles vocation à former aux disciplines scientifiques ?
Jean Charroin explique que les écoles de commerce n'ont pas vocation à former des scientifiques au sens académique classique (génie civil, mécanique, électronique, agronomie, etc.). Leur mission fondatrice n'est ni la production de savoirs scientifiques « durs » autonomes, ni la formation à un métier d'ingénieur. En revanche, elles ont une responsabilité croissante dans l'appropriation raisonnée des savoirs scientifiques utiles à l'action collective, économique et organisationnelle.
Dans le contexte des grandes transitions – numériques, environnementales, sociétales et géopolitiques – les sciences (données, statistiques, modélisation, sciences de l'ingénieur, sciences cognitives, sciences environnementales) irriguent désormais toutes les décisions managériales. Former un manager sans culture scientifique suffisante reviendrait à le priver des outils nécessaires pour comprendre, dialoguer et arbitrer dans des environnements complexes. La vocation des écoles de management est par essence transversale : elles ne forment pas des ingénieurs ou des techniciens mais des acteurs capables d'interfacer les sciences, les technologies et les organisations, d'en comprendre les hypothèses, les limites, les implications économiques, sociales et éthiques.
Ainsi, l'évolution des programmes vers plus de mathématiques appliquées, de data, de modélisation ou de culture scientifique ne constitue pas un changement de nature, mais une actualisation de la mission historique des écoles de commerce.
Avec l'essor du numérique, forme-t-on des experts tech, voire des ingénieurs ?
L'essor du numérique transforme profondément les métiers, mais il ne brouille pas la frontière entre expertise technique et responsabilité managériale. Les écoles de commerce ne forment pas – et ne doivent pas former – des ingénieurs au sens de la Commission des Titres d'Ingénieur (CTI) ; elles forment des professionnels capables de piloter, valoriser, réguler et intégrer des technologies complexes.
Les formations en data, intelligence artificielle, systèmes d'information ou cybersécurité proposées dans les business schools relèvent d'une logique de technological literacy avancée : savoir comprendre un modèle, interpréter un résultat, dialoguer avec des équipes techniques, prendre des décisions éclairées, anticiper les risques (juridiques, éthiques, environnementaux), et transformer une capacité technologique en valeur économique et sociale durable.
À la différence des écoles d'ingénieurs, qui forment à la conception et à l'optimisation technique de systèmes, les écoles de management forment à la gouvernance ou au pilotage des technologies : arbitrage stratégique, allocation des ressources, gestion du changement, intégration humaine et organisationnelle. Cette distinction est aujourd'hui largement intégrée dans les formations hybrides développées par les grandes écoles françaises et internationales, où la spécialisation technique n'efface pas l'identité managériale, mais la renforce.
Qu'est-ce que cela change pour le recrutement, la pédagogie, la formation et l'évaluation ?
Cette évolution a des implications profondes mais cohérentes avec le modèle post-bac et international de l'ESSCA.
Recrutement
Sur le plan du recrutement, on observe une attente accrue de solides compétences quantitatives, logiques et analytiques dès l'entrée dans les programmes, sans aller vers un recrutement strictement scientifique. Il s'agit davantage d'identifier des profils capables de raisonner, de modéliser, de résoudre des problèmes complexes que de sélectionner des spécialistes précoces.
Pédagogie
En matière de pédagogie, la transformation sera probablement conséquente : les approches transmissives « classiques » vont céder encore davantage le pas à des pédagogies par projets, voire par simulations, combinant des données réelles, des agents IA, des contraintes éthiques et des aléas afin de renforcer les compétences managériales dans des contextes instables ou incertains. La technologie deviendra de plus en plus un milieu d'apprentissage et non un simple objet d'enseignement.
Évaluation
Enfin, si les tendances se poursuivent, les modalités d'évaluation devront évoluer en étant moins centrées sur la restitution de connaissances et en valorisant davantage la capacité d'analyse, la qualité du raisonnement, la prise de décision argumentée et la responsabilité collective. Cette évolution rapprocherait probablement les pratiques pédagogiques des situations professionnelles réelles, sans renoncer à l'exigence académique.
Les écoles de commerce vont-elles changer de vocation ?
Non, mais leur vocation se redéfinit dans un environnement profondément transformé. Les écoles de commerce ne sont plus uniquement des écoles de techniques de gestion ; elles deviennent plus que jamais des institutions de formation des entrepreneurs et managers des transitions. Ce mouvement n'est pas une dilution de l'identité, mais une montée en complexité : former des managers capables de penser à long terme, dans l'incertitude, en intégrant sciences, technologies, enjeux sociétaux et contraintes environnementales.
À cet égard, l'ESSCA s'inscrit clairement dans une tradition humaniste du management, où la performance économique ne se dissocie ni de l'éthique, ni de la responsabilité sociale, ni de l'impact territorial et global. La reconnaissance internationale (accréditations, classements) et la structuration de la recherche autour des grandes transitions montrent que cette évolution est non seulement légitime, mais attendue par les acteurs économiques et les pouvoirs publics.
Pourquoi, dès lors, ne pas fusionner avec une école d'ingénieur ?
La question est légitime, mais la fusion n'est pas la seule – ni nécessairement la meilleure – réponse. Les expériences françaises montrent que les fusions réussies reposent sur une proximité culturelle, académique et stratégique forte, ce qui est rarement le cas entre écoles de management et écoles d'ingénieurs aux identités historiquement distinctes.
Le risque principal d'une fusion serait une perte de lisibilité : dilution des marques académiques, tensions sur les référentiels pédagogiques, complexité de gouvernance, voire affaiblissement des deux identités. À l'inverse, les modèles d'alliances, de doubles diplômes, de laboratoires communs ou de programmes hybrides permettent de capter l'essentiel des synergies sans sacrifier les spécificités.
Dans cette perspective, la stratégie la plus robuste consiste à coopérer sans confondre, à articuler compétences managériales et scientifiques autour de projets communs, tout en conservant des missions, des cultures et des finalités distinctes. C'est précisément cette capacité d'interface – et non d'assimilation – qui constitue aujourd'hui la valeur ajoutée des grandes écoles de management comme l'ESSCA.



