La guerre de succession chez Castel : l'empire du vin et de la bière en ébullition
Guerre de succession chez Castel : l'empire en ébullition

La plus folle succession du capitalisme français

L'histoire que nous nous apprêtons à vous raconter est sans aucun doute la succession la plus folle du capitalisme français. Une guerre de pouvoir pour le contrôle du géant Castel, spécialiste de la bière et du vin. Il ne s'agit pas d'un simple conflit entre frères, sœurs ou cousins. D'un côté : des héritiers du fondateur (sa fille unique Romy et son neveu Alain) qui réclament depuis quatre mois le départ du directeur général (Gregory Clerc). De l'autre : ce DG qui s'accroche à son siège.

Un empire clos avec Singapour comme base arrière

Ce dernier dit des premiers qu'ils ne sont pas actionnaires, et donc pas décisionnaires. Pourtant, cette fille ainsi que ses cousins perçoivent la quasi-totalité des fruits financiers. Où chercher l'erreur ? L'entreprise est un empire clos, avec Singapour comme base arrière. C'est là que tout se verrouille. Une architecture tentaculaire de holdings, de trusts, de fonds… Un casse-tête juridique. D'autant que le bébé, né il y a soixante-dix-sept ans, vaut son pesant d'euros : 14 milliards au bas mot. Et que son géniteur, Pierre Castel, affiche 99 ans.

« Je lui ai un peu parlé de la situation, sans m'attarder sur les détails. Il vit avec moi. Il se bat comme il l'a toujours fait, il fait ses exercices chaque jour. Je veux le préserver et que sa volonté soit respectée », insiste sa fille Romy Castel depuis Genève, où elle est installée. Cette femme menue de 51 ans, à l'allure cristalline, décrit un père d'un bloc, absorbé par le travail et taiseux. « Il disait souvent qu'il avait beaucoup à faire, de problèmes à régler, qu'il était seul pour les résoudre. » Jusqu'en 2023, Pierre Castel se rendait dans ses bureaux genevois, en bordure d'aéroport, avec vue sur les Alpes. Toujours souverain absolu. Toujours tranchant.

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Gregory Clerc, l'énigmatique dauphin

Gregory Clerc est un objet de curiosité. Moins de 40 ans au moment de sa nomination. Zéro expérience en entreprise. Avocat fiscaliste. Suisse. Pas d'affinités pour l'Afrique. Très actif sur les réseaux sociaux. Et promu dauphin de Pierre Castel, un homme plus-entrepreneur-et-discret-que-moi-tu-meurs. Nous l'avions rencontré à Paris, en mars 2025, dans les locaux en travaux de Brasseries et glacières internationales.

Grand, chemise blanche cintrée, bague noire au majeur droit. Il nous avait raconté son accession au trône. Il est entré dans la vie de Pierre Castel fin 2017, au moment où le fisc suisse réclamait au patriarche une méga régularisation (420 millions d'euros) ; la confiance se renforçant, Clerc intègre des conseils d'administration de la toile Castel ; et puis, un beau jour, il est placé sur la short list des candidats au poste de DG. Le 10 octobre 2023, à seulement 38 ans, il est désigné.

L'héritière révoltée

S'il y a bien un point sur lequel tous s'accordent, c'est celui-là : aucun Castel ne devait succéder au patriarche aux commandes opérationnelles. Un temps, sa fille a travaillé dans l'univers de l'eau (design et marketing), quand le groupe détenait Cristalline, Thonon… Face à nous, elle est catégorique : si Pierre Castel refuse un héritier grand directeur, il voit les siens comme les gardiens de l'empire. C'est écrit par Pierre Castel dans une charte familiale de juillet 2016.

« Il exclut l'arrivée de nouveaux membres de la famille dans les équipes dirigeantes et les holdings. Des nouveaux ! Mais pas moi sa fille, et pas mes cousins qui ont œuvré et œuvrent. Notre rôle est incontournable. » Gregory Clerc a pris le contrôle en excluant la famille de toutes les instances stratégiques.

La mécanique financière complexe

Pour comprendre la bataille, il faut visualiser la « fusée » Castel. Le premier étage, celui de la propulsion, est constitué des brasseries, des vignobles, du réseau de distribution Nicolas etc. C'est là que le carburant – le cash – est fabriqué. Cet argent remonte vers le deuxième étage, le réservoir opérationnel : la holding luxembourgeoise DF Holding. C'est elle, avec ses 6,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires et son 1,2 milliard de performances, qui incarne le « Groupe Castel ». Elle est dirigée par Gregory Clerc – c'est là que Romy Castel veut le déloger.

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Au-dessus, on quitte l'Europe pour Singapour et on entre dans le troisième étage, la capsule patrimoniale. On y trouve la holding Cassiopée qui, en contrôlant 100 % du groupe, ventile les dividendes. Une partie de ces flux (211 millions en 2024) est ensuite orientée vers un quatrième étage plus complexe : IBBF, un fonds valorisé à 8,5 milliards d'euros, encadré par la Société Générale Asia (un trustee) mais piloté par la société de gestion IBBM.

Le neveu rebelle

Lors de notre rencontre avec Gregory Clerc en 2025, un point aveugle de son récit nous avait échappé : son road-trip inaugural excluait le Bordelais, fief de Pierre Castel. Et pour cause, il n'y a jamais mis les pieds. Persona non grata. « Je ne l'ai jamais laissé entrer dans mon périmètre », assume Alain Castel, en nous accueillant, pour notre part, chaleureusement dans son bureau de Blanquefort, saturé d'objets hommage à sa passion pour les moteurs et la vitesse. Il est le neveu de Pierre Castel et directeur de l'activité viticole. Soixante-cinq ans dont quarante-cinq de maison.

« Le 3 décembre dernier en Conseil d'administration, j'ai demandé avec le soutien majoritaire de la famille sa démission ainsi que celle du secrétaire général. Le 6 décembre, j'ai été évincé de mes mandats. J'étais le dernier membre de la famille à siéger dans les instances. » Son verdict est sec : « Aujourd'hui, Gregory Clerc détient tous les pouvoirs, sans réel contrepoids. Il a sous-estimé la capacité de la famille à réagir face à cette situation inacceptable. »

Un dernier écran

Que faisait Pierre Castel de son argent ? Il a bien sûr une cave fournie, mais aucune passion clinquante. Il préférait réinvestir. Un temps, il avait acheté un magazine (Ici Paris), une clinique, des centres de vacances… Puis les crises financières sont arrivées, et il a misé sur la pierre ibérique. De nouveau, il a partagé : à sa fille, les biens en l'Espagne ; à ses neveux, ceux au Portugal. Avec, toujours, Singapour, comme base.

Romy Castel souffle : « C'est Gregory Clerc qui est supposé suivre la partie immobilière pour moi. Il exerce des fonctions rémunérées dans plusieurs de mes trusts, en tant qu'avocat » Car la Suisse autorise le cumul des fonctions d'avocat et de chef d'entreprise. « Là aussi, il ne me transmet plus aucune information, obstruction totale. » Elle aimerait qu'il quitte ses mandats. « La décision ne relève toujours pas de moi. » Un autre casse-tête singapourien, à plusieurs milliards.