Le Global Justice Report, une vaste enquête sur les inégalités mondiales coordonnée par l'économiste Thomas Piketty, provoque des remous dans la communauté académique. Publié en décembre 2024, ce rapport de plus de 800 pages compile des données inédites sur la répartition des richesses et des revenus dans 150 pays. Selon Piketty, il s'agit du « premier effort systématique pour mesurer les inégalités à l'échelle planétaire en utilisant des sources harmonisées ».
Une méthodologie qui fait débat
Le rapport s'appuie sur les données fiscales et les comptes nationaux, une approche déjà utilisée par Piketty dans ses travaux précédents. Cependant, plusieurs économistes critiquent la fiabilité de ces sources, notamment pour les pays en développement où l'évasion fiscale est massive. « Les chiffres pour l'Afrique subsaharienne sont basés sur des extrapolations fragiles », estime Jean-Philippe Bouchaud, physicien et économiste à l'École polytechnique. Le rapport estime que le 1 % le plus riche détient 38 % de la richesse mondiale, un chiffre jugé « plausible mais difficile à vérifier » par Bouchaud.
Des conclusions politiques clivantes
Au-delà des aspects techniques, le Global Justice Report propose des recommandations politiques, comme un impôt mondial sur la fortune et un salaire maximum. Ces propositions ont immédiatement suscité des réactions hostiles dans les cercles libéraux. L'économiste américain Gregory Mankiw, de l'université Harvard, a qualifié le rapport de « manifeste idéologique déguisé en recherche ». En réponse, Piketty défend une « science économique engagée mais rigoureuse », rappelant que 120 chercheurs de 30 pays ont contribué à l'étude.
Un impact médiatique mondial
Malgré les critiques, le rapport a été largement relayé par les médias internationaux et a relancé le débat sur les inégalités. Selon un sondage Ipsos réalisé en janvier 2025, 62 % des Français soutiennent l'idée d'un impôt mondial sur la fortune, contre 54 % en 2023. Pour Piketty, ce rapport « montre que les inégalités ne sont pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques ».
Les limites de l'exercice
Certains économistes pointent toutefois les lacunes du rapport. L'économiste indienne Jayati Ghosh, de l'université Jawaharlal Nehru, salue l'ambition mais regrette que « les inégalités de genre et de race soient insuffisamment traitées ». De plus, la question de la soutenabilité environnementale est absente, alors que « la croissance économique nécessaire pour réduire les inégalités pourrait entrer en conflit avec les limites planétaires », souligne l'économiste français Gaël Giraud.
Un précédent dans l'histoire de la pensée économique
Le Global Justice Report s'inscrit dans une tradition de rapports controversés, comme le Rapport sur les inégalités mondiales de 2018. À l'époque, les critiques portaient déjà sur la méthode. Pour Piketty, ces débats sont « sains et nécessaires pour faire progresser la discipline ». Il conclut : « La science économique ne peut pas être neutre face aux enjeux de justice sociale. »



