Le passage à niveau de la carraire de Madame Reverdit, à Fréjus, est voué à disparaître après le recensement de plusieurs accidents au cours des dernières décennies. Classé en « agressif » par la SNCF et figurant sur la liste des passages à niveau « à enjeux » établie par la préfecture du Var, la municipalité de Fréjus et la Société des chemins de fer entendent supprimer ce point noir du réseau ferré varois afin de renforcer la sûreté. Mais derrière cet aspect sécuritaire, que les principaux concernés disent comprendre, une autre inquiétude se dessine : celle des entreprises installées à proximité, qui redoutent de se retrouver enclavées et contraintes à devoir cesser leur activité.
Des activités dépendantes des poids lourds
Autour du passage à niveau se succèdent une entreprise de gardiennage de bateaux, une société de domotique, un atelier de mécanique, une menuiserie et des exploitations agricoles. Tous leurs représentants tiennent le même discours : « Pour notre activité, nous sommes obligés de recourir à des camions. Le problème, c'est que la plupart ne peuvent pas passer par le seul autre accès : la carraire de Madame Reverdit. Le chemin est le plus souvent en très mauvais état, certains de ces poids lourds ne peuvent pas réaliser le virage très serré faisant la jonction avec la D8, d'autres véhicules ne peuvent tout simplement pas franchir les ponts sur cette voie et, dans tous les cas, le demi-tour en venant de la D8 est très difficile à réaliser », expliquent d'une même voix Frédéric Crosasso, gérant d'Impact Espaces, Christophe Fevre, dirigeant de Snow Land Sea, Jean-Michel Carlito, agriculteur, Jean-Claude Carrier, bailleur, Alexandre Espinosa, co-gérant d'Azur Boat Conseil et Étienne Anicet, dirigeant de Protec Habitat.
Un itinéraire alternatif jugé non viable
Pour eux, l'itinéraire alternatif avancé dans le projet ne constitue pas une solution viable pour les véhicules indispensables au fonctionnement quotidien de leurs entreprises. Alexandre Espinosa, qui a récemment repris des parts d'Azur Boat Conseil, souligne : « Outre le fait que j'ai pris un crédit pour acheter ces parts et que l'affaire est condamnée si le passage à niveau ferme, je me demande bien comment je suis censé faire : un panneau d'interdiction aux plus de 3,5 tonnes a déjà été placé de part et d'autre du quartier. Je n'ai plus le moindre moyen légal de sortir les bateaux. Quant au gardiennage d'après saison, dois-je d'ores et déjà les refuser en prévision de la fermeture du passage à niveau ? Ce serait mettre à mort mon activité. »
Des investissements menacés et des inquiétudes pour la retraite
Même inquiétude chez Christophe Fevre, dirigeant de Snow Land Sea, qui voit s'envoler un investissement réalisé en prévision de ses vieux jours : « J'ai acheté ce hangar en comptant sur sa location pour assurer ma retraite. Si le secteur est enclavé, ça ne vaut plus rien. Quel autre local me proposent les autorités ? Quelle compensation financière ? »
Le risque d'isolement en cas d'inondation
Les professionnels évoquent également un autre risque : celui de l'isolement lors des épisodes pluvieux intenses qui se répètent de plus en plus souvent sur les côtes méditerranéennes. Jean-Michel Carlito se souvient encore des crues de 2010 et de 2019 : « La plaine a été noyée. Et comme la carraire constitue un point bas, il n'est pas possible d'évacuer par là. Si le passage à niveau ferme, nous sommes bloqués et les services de secours n'ont pas non plus d'accès jusqu'à nous. » Une problématique qui, selon eux, n'aurait pas suffisamment été prise en compte dans les études présentées. Pourtant, le Service départemental d'incendies et de secours n'a trouvé à redire qu'au niveau de la défense contre les flammes dans ce dossier et a d'ailleurs demandé qu'une borne incendie soit ajoutée à proximité de l'aire dédiée au remisage des bateaux.
Un manque de dialogue dénoncé
Au-delà du fond, c'est aussi la méthode qui suscite l'incompréhension. « Nous avons été étonnés de voir que la municipalité n'a pas pris la peine de dialoguer avec nous, ni même de nous envoyer un courrier pour nous en informer. C'est seulement l'installation des panneaux de l'enquête qui nous a alertés. Et quand on voit que celle-ci a été réduite à quinze jours, nous avons le sentiment que l'objectif est d'expédier ce dossier sans nous prendre en compte et sans nous laisser le temps d'exprimer nos inquiétudes », regrettent-ils.
Une demande de solutions alternatives
Les entrepreneurs assurent ne pas remettre en cause le principe d'une amélioration de la sécurité ferroviaire mais expriment leur analyse de la situation : « Nous comprenons les besoins de sûreté ferroviaire, mais il n'y a pas eu d'accident mortel depuis 1999. Pourquoi fermer le passage à niveau maintenant ? Quant aux camions, ils ne sont jamais restés coincés comme ça a été le cas au Dramont. Les traces laissées sur le bitume ont été faites par quelques caravanes surchargées. Nous invitons les autorités à venir le vérifier sur place lors de nos livraisons. Nous pourrions également accepter un allongement de la durée de fermeture des barrières pour améliorer la sécurité. »
La question agricole et la légalité des activités
Enfin, ce dossier d'enquête publique soulève une autre problématique : la quasi-totalité des parcelles concernées se situe en zone agricole, ce qui remet en cause la légalité des activités artisanales ou commerciales implantées depuis de nombreuses années. Les intéressés n'éludent pas cette question. « Moi, j'ai gagné un procès contre la commune à ce sujet car, lorsque j'ai acheté le bâtiment, sa destination agricole n'était pas mentionnée », assure Christophe Fevre. Jean-Claude Carrier, propriétaire du terrain occupé par Azur Boat Conseil, affirme de son côté « avoir payé pour changer la destination agricole du terrain en commerciale il y a une trentaine d'années », tout en reconnaissant rechercher encore les documents susceptibles de l'attester. Une légitimité juridique fragile, donc, qui ne retire rien à la destruction d'emploi que représenterait la suppression du passage à niveau. Ces professionnels espèrent désormais être entendus avant toute décision définitive.



