Crise du jeu vidéo en France : licenciements en série et inquiétudes
Crise du jeu vidéo : licenciements en série en France

«On vit une période assez catastrophique», constate David Rabineau, président de l'association professionnelle francilienne Capital Games. Avec l'annonce du plan de départs au sein du studio Kylotonn, l'industrie française du jeu vidéo s'enfonce un peu plus dans la crise, marquée par une forte baisse des investissements, des fermetures d'entreprises et une chute des offres d'emploi.

Kylotonn et Nacon en difficulté

La suppression, annoncée mercredi, de 84 postes, soit deux tiers des effectifs de Kylotonn, est le dernier épisode des difficultés rencontrées par sa maison mère, Nacon, placée en redressement judiciaire début mars. Basé à Lesquin (Nord), cet éditeur cherche à réduire ses effectifs et à se séparer de plusieurs de ses 16 studios de développement, face aux problèmes financiers de son propriétaire, Bigben Interactive. Faute de repreneur, le studio Spiders a déjà été placé en liquidation judiciaire, entraînant le licenciement de 71 salariés.

Les causes de la crise

Troisième éditeur français derrière Ubisoft et Pullup, «Nacon paie le prix de plusieurs années de contre-performances», observe Stéphane Rappeneau, professeur d'économie du jeu vidéo à la Sorbonne. L'euphorie économique connue par le secteur lors de la pandémie de Covid-19 a poussé certains groupes à multiplier les acquisitions de studios, «mais ces achats-là ont été faits en créant de la dette, sur la perspective de chiffres de vente qui étaient probablement très optimistes», explique l'économiste.

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D'autant que si la première industrie culturelle est toujours en croissance au niveau mondial (+5,3% en 2025, à 195 milliards de dollars), elle est désormais essentiellement tirée par la Chine, le succès du jeu vidéo Roblox et les abonnements en ligne, selon le cabinet spécialisé Epyllion.

Plusieurs centaines de salariés licenciés

Nacon est loin d'être un cas isolé : ces derniers mois, plusieurs centaines de salariés ont perdu leur emploi en France, dans une industrie qui compte environ 12.000 personnes. En pleine restructuration, le géant Ubisoft, qui doit dévoiler mercredi ses résultats annuels, va se séparer de près de 200 personnes à son siège de Saint-Mandé en Ile-de-France, dans le cadre d'une rupture conventionnelle collective.

Après plusieurs lancements n'ayant pas connu le succès escompté, des inquiétudes subsistent également autour du studio Don't Nod, déjà touché par un plan de départs en 2025. «On se demande si on sera encore là dans un an», s'inquiète un salarié de l'entreprise, interrogé par l'AFP. «En 2025, on a observé une baisse de 55% de l'investissement privé dans le jeu vidéo à l'échelle mondiale», relève David Rabineau, tandis que les fonds d'investissement se sont tournés vers d'autres secteurs, comme l'intelligence artificielle.

Des régions qui réduisent leurs dotations

Si le soutien public se maintient au niveau national, notamment grâce au crédit d'impôt jeu vidéo et au fonds d'aide du CNC, «toutes les régions sont en train de réduire leurs dotations», s'alarme le président de Capital Games. Autre conséquence de cette période de turbulences : les recrutements sont en berne. Selon l'Agence française pour le jeu vidéo, le nombre d'offres d'emplois dans le secteur a chuté de 71% entre 2022 et 2025. D'un côté, «on perd de l'emploi et des seniors» et, de l'autre, «rentrer dans l'industrie est plus difficile que jamais pour les juniors à cause de la concurrence», constate David Rabineau. Ainsi, de plus en plus de salariés quittent le secteur par manque de perspectives et de salaires attractifs.

«Je ne vois pas de sortie de crise cette année»

Le désarroi du secteur français peut sembler paradoxal, alors qu'il a connu en 2025 l'un des plus gros succès de son histoire avec «Clair Obscur : Expedition 33», vendu à plus de 8 millions d'exemplaires et qui a remporté de nombreuses récompenses internationales. «Ça représente naturellement des revenus pour l'équipe de Sandfall (le studio de Montpellier derrière le jeu)», mais son éditeur, Kepler Interactive, est britannique, «donc cet argent n'est pas redistribué dans le secteur en France», tempère le président de Capital Games.

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Le secteur attend désormais de vrais signaux de relance, comme des réinjections de capital ou de nouveaux succès tricolores. D'autant que «la France reste compétitive en termes de coût de la main-d'œuvre», fait valoir Stéphane Rappeneau. Mais, face à la situation géopolitique et l'essoufflement des ventes de machines, «je ne vois pas de sortie de crise cette année», redoute-t-il.