Boris Vallaud publie un livre pour la démarchandisation de la société
Boris Vallaud : un livre pour démarchandiser la société

Un néologisme qui pique la curiosité. Boris Vallaud, chef de file des députés PS, publie ce vendredi 24 avril un livre dont on parle déjà beaucoup, Nos vies ne sont pas des marchandises. Manifeste pour la démarchandisation (éditions du Seuil). Cet essai, présenté par l’auteur comme un « projet de société » et une « brique » à un futur programme présidentiel, part du diagnostic que la France serait devenue « une immense boutique » où l’on passe à la caisse du berceau à la mort.

Un concept pour redéfinir les frontières entre marché et puissance publique

Pour en finir avec cette société où les codes-barres sont partout, Boris Vallaud propose de « démarchandiser » les activités jugées essentielles, au sein desquelles le capitalisme produirait inégalités et défaillances. Ainsi, le député PS appelle à sauver les secteurs qui répondent à des besoins vitaux (le soin, le chauffage, l’accès à l’eau potable), ceux qui fondent l’autonomie humaine (l’éducation, les crèches, les Ehpad) et, plus largement, ceux qui engagent notre souveraineté. En somme, Boris Vallaud veut redéfinir les frontières entre les marchés et la puissance publique.

Un concept ombrelle

Qui disait encore que le PS ne produisait plus d’idées ? Le parti semble vouloir démentir ce procès avec la « démarchandisation » érigée en nouvel horizon politique. Reste que l’innovation est toute relative : ce concept s’inscrit dans une constellation lexicale familière, faisant écho à des notions avec lesquelles il rime, telles que « socialisation », « nationalisation » ou encore « régulation ». Sous des dehors neufs, il prolonge un vocabulaire et des réflexes déjà largement installés dans l’histoire de la gauche.

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Ce décalage entre nouveauté affichée et continuité réelle se retrouve dans son contenu. L’essayiste Sami Biasoni, qui a dirigé l’Encyclopédie des euphémismes contemporains (éditions du Cerf), y voit « un concept ombrelle » englobant des marqueurs classiques, comme le service public, le protectionnisme économique et l’État providence. « On reste fidèle à la ligne classique d’un parti de gauche, qui ambitionne d’étendre le rôle de l’État au nom d’un diagnostic récurrent : un monde ultralibéral dont il faudrait, croit-il, soigner les excès », analyse Sami Biasoni.

Point aveugle

C’est précisément sur ce point que l’approche prônée par Boris Vallaud atteint ses limites. La démonstration du socialiste repose sur une opposition implicite entre un secteur privé jugé moins efficace, plus coûteux et marqué par des défaillances, et une puissance publique protectrice et vertueuse. Il explique par exemple que, dans le département des Landes, dont il est l’un des députés, le retour à la gestion publique de l’eau a permis de réduire les prix de 30 % et d’améliorer l’entretien des réseaux. Il ajoute que son territoire ne compte aucun Ehpad à but lucratif, ce qui le préserve des scandales de type Orpea.

Cette démonstration présentée comme implacable tend à simplifier une réalité beaucoup plus ambivalente… car, à la fois, le marché est capable de répondre à des besoins mieux que ne le fait la puissance publique, et l’État peut également échouer. « La situation de l’enseignement scolaire, des hôpitaux et de certains services publics ne donne guère envie d’étendre plus avant le rôle de l’État », remarque Sami Biasoni.

La doctrine de Boris Vallaud est aussi et surtout révélatrice de l’aveuglement des socialistes sur les limites de l’action publique, comme s’ils étaient atteints du « syndrome de l’État providence ». « Les dysfonctionnements de l’État sont systématiquement mis sur le compte d’une présence excessive du marché ou d’un manque de moyens pour les services publics, ce qui justifierait de taxer davantage ou de s’endetter toujours plus », analyse l’économiste et essayiste libéral Olivier Babeau.

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Un « au revoir » à la social-démocratie

Au-delà du contenu économique, la « démarchandisation » traduit aussi une inflexion idéologique plus large au sein du Parti socialiste. En renouant avec une critique frontale du marché, le parti à la rose semble s’éloigner de l’équilibre social-démocrate qui avait marqué ses années de gouvernement. Cette intuition se confirme à la lecture du projet du Parti socialiste, présenté mercredi 22 avril. Les 600 propositions adressées aux fédérations et militants du parti d’Olivier Faure transpirent l’anticapitalisme, l’antilibéralisme, la haine des riches, du libre-échange et de la mondialisation. Jean-Christophe Cambadélis, figure de la social-démocratie au PS et ancien patron du parti, a notamment qualifié ce projet de « dégradé du NFP ».

Pour le politologue Thibault Muzergues, qui a publié en 2024 Postpopulisme (éditions de l’Observatoire), ce retour à la critique du marché s’inscrit dans un contexte de recomposition politique, marqué par « le retour du clivage droite-gauche », après sept années dominées par le bloc central, des législatives de 2017 à la dissolution de 2024.