La tech et le mépris des règles démocratiques
La convocation d’Elon Musk par un juge français a provoqué de sa part une réaction d’un mépris souverain. L’homme le plus riche du monde a traité cette convocation comme une impertinence d’huissier de province. Le message était clair : les règles que vous, démocraties ordinaires, avez édictées, ne me concernent pas. Ce n’est pas une question de droit – un juge seul ne bridera pas Elon Musk, et tout le monde le sait. Mais cette scène dit tout des enjeux : lui et ses milliardaires de la tech ont plus d’argent que la plupart des États, plus d’influence que la plupart des médias, et une capacité à façonner l’opinion publique mondiale qu’aucun acteur privé n’avait jamais eue.
La technologie comme instrument de contrôle
Il faut leur reconnaître une chose : ils ont de l’ambition. Pendant que le commun des mortels s’inquiète du prix de l’énergie, les grands prêtres de la Silicon Valley dessinent tranquillement le monde d’après. Un monde où la richesse n’a jamais été aussi concentrée – quelques centaines de milliardaires pesant plus que la moitié de l’humanité. Un monde où l’élite colonisera Mars pendant que le reste de l’espèce se débrouillera sur une planète en surchauffe. Un monde où la démocratie, trop lente et trop peuplée d’ignorants, sera mise sous tutelle au nom de l’efficacité. Et pour calmer les foules, un revenu universel.
Ce projet n’est pas caché. Il est revendiqué, tweeté, podcasté. Le PDG de Palantir, Alex Karp, l’a formalisé dans un manifeste en vingt-deux points – « The Technological Republic » – qui pose le logiciel et la « hard power » comme seuls remparts valables de la démocratie occidentale. Traduction réelle : la démocratie doit être protégée par ceux qui la comprennent mieux que les peuples eux-mêmes, c’est-à-dire eux. Le manifeste appelle en réalité à une fusion du pouvoir d’État et du pouvoir technologique, et à la subordination des choix individuels aux décisions d’une élite technocratique. La démocratie comme prétexte, la technologie comme instrument de contrôle et l’État comme filiale de la propre infrastructure digitale de Palantir. Le projet de Karp est en ce sens clairement un postlibéralisme technologique.
La méthode de Palantir ? Se rendre indispensable en rentrant chez les clients, en structurant l’architecture de l’organisation de leurs données et en rendant toute sortie impossible. Le Graal de tout consultant. Sauf que là il s’agit de données de souveraineté. Quant à Musk, il a dépensé 300 millions de dollars environ pour l’élection de Trump et sa fortune a augmenté de 400 à 500 milliards depuis janvier 2024 : bel investissement ! Et maintenant il veut réduire drastiquement les coûts de la Sécurité sociale et de Medicare : ce sont les « big one » à éliminer.
Un être humain n’est pas la variable d’une équation
Elon Musk, Peter Thiel, Marc Andreessen, Alex Karp, Mark Zuckerberg et alii et leurs épigones forment une internationale de la mégalomanie techno-libertarienne qui a décidé, en toute bonne conscience, que l’avenir leur appartenait. Ils ont l’argent, les plateformes, les données, les satellites, et bientôt les gouvernements. Pourquoi se gêner ? Le problème de ce scénario – et c’est une bonne nouvelle – c’est qu’il repose sur une incompréhension profonde de ce qu’est une société humaine. Ces ingénieurs de génie ont tendance à traiter les êtres humains comme des variables dans une équation. Or l’histoire est formelle : chaque fois qu’une concentration de pouvoir aussi extrême s’est constituée, elle a produit sa propre contestation. Les grands monopoleurs américains de la fin du XIXe siècle semblaient eux aussi intouchables. Ils ont fini démembrés par les lois antitrust, sous la pression d’une opinion publique qui ne voulait plus de leurs excès.
Ce monde dystopique n’adviendra pas. Non pas parce que les institutions démocratiques seront assez fortes pour les contenir à temps – elles ne le seront probablement pas. Mais parce que la révolte des sociétés démocratiques aura lieu avant. La concentration obscène des richesses dans les mains d’une poignée d’individus produit exactement le type de colère sociale qui, historiquement, précède les grandes recompositions politiques. Le revenu universel qu’ils proposent comme solution ne trompera personne longtemps : on ne calme pas une société qui se sent dépossédée de son avenir avec un virement mensuel.
La révolte planétaire
Il faut donc limiter leur pouvoir aujourd’hui – par la régulation des plateformes, la fiscalité internationale des grandes fortunes, le démantèlement des monopoles. Dans une démocratie saine, la direction de la société se décide dans l’espace public, à travers des institutions conçues pour refléter la volonté des peuples. Quand la participation des entreprises technologiques prend la forme d’un modèle concentrant le pouvoir dans les systèmes qu’elles contrôlent, le scepticisme et la résistance sont non seulement justifiés, mais nécessaires. Les « neuneus » de la Big Tech ne sont pas des visionnaires – ce sont des hommes très intelligents qui ont confondu leur pouvoir d’achat avec une mission civilisatrice. L’histoire leur réserve probablement le même sort qu’à tous ceux qui, avant eux, ont cru que leur richesse les dispensait de la politique. La différence, c’est que cette fois, la révolte sera planétaire.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.



