Une institution secrète au cœur du Vatican
La BMW noire immatriculée SCV (le code pour les voitures officielles au Vatican) file dans le labyrinthe tortueux de la cité pontificale. À chaque intersection, les gendarmes se mettent au garde-à-vous. La voiture traverse la lumineuse cour Saint-Damase, où sont traditionnellement accueillis les chefs d’État en visite. Dans une deuxième cour, plus encaissée, plus sombre, le chauffeur pile devant une petite porte plutôt banale marquée d’une simple pancarte : « IOR ». Un sigle qui signifie Institut pour les œuvres de religion. Nous voici sur le seuil de l’une des institutions les plus secrètes au monde, source de nombreux fantasmes : la banque du Vatican.
Large sourire engageant, poignée de mains ferme, costume impeccable, Jean-Baptiste de Franssu vient à notre rencontre. À grandes enjambées, nous nous faufilons dans des couloirs carrelés et boisés. Pas de temps à perdre, l’emploi du temps de celui qui préside encore l’IOR est minuté, et se profile la réunion avec les cardinaux dans la grande salle du conseil, où les fresques voisinent avec d’énormes écrans télé. On grimpe quelques étages et nous voici dans un immense bureau. Sur un grand tableau, le pape Paul VI, en pèlerin. On aperçoit des photos des différents pontifes depuis Jean-Paul II, des tableaux et des images pieuses. Une large fenêtre est ouverte sur un ciel bleu romain et sur le haut des statues qui enserrent la place Saint-Pierre, les cloches de la basilique sonnent, rompant avec le silence absolu qui enveloppe les lieux.
Douze ans à la tête de l'IOR
« Voilà, j’ai passé près de douze ans ici, à raison de huit jours par mois », souffle le Français, qui a achevé – le 28 avril – son mandat à la tête de la banque, mission pour laquelle il était « défrayé », dit-il. Une institution financière en forte crise quand Jean-Baptiste de Franssu en a pris la barre, en 2014, et qu’il a redressée. Cent vingt employés et un bilan de 6 milliards d’euros – « l’équivalent d’une petite Caisse d’épargne », souligne-t-il –, 14 000 clients, pour l’essentiel les congrégations (dont 75 % basées en Italie) et les diocèses, les services et le personnel du Saint-Siège, les prêtres, séminaristes, évêques, cardinaux… Pas d’autres particuliers.
Une banque au service du pape
« L’IOR est une institution au service du pape, explique le banquier. Nos activités sont profitables et nous générons des dividendes chaque année. Mais contrairement à une banque privée où les profits enrichissent des actionnaires, ici, tous les bénéfices vont au pape, qui les utilise pour ses œuvres et la vie de l’Église. C’est l’argument que je donne aux congrégations : à service égal, travaillez avec nous, car vos commissions serviront l’Église universelle plutôt que des intérêts privés. » 95 % des congrégations et diocèses ont un compte à l’IOR. « Mais elles ont également des comptes dans d’autres banques, selon la règle de bon sens qui veut qu’il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans le même panier, précise Jean-Baptiste de Franssu. La banque du Vatican propose à ses clients des produits financiers adaptés à leurs besoins : des investissements à horizon de deux à trois ans, car ils ont besoin de liquidités, et des investissements pas trop sophistiqués, pour éviter les placements à risques. »
En conformité avec la ligne de l’Église. « On n’investit pas, notamment, dans les sociétés pharmaceutiques qui fabriquent des pilules abortives. Ni dans le trading d’industrie d’armement – sauf s’il s’agit de produire des armes pour défendre son pays. » Après se font des ajustements culturels. « Par exemple, les diocèses du Texas investissent dans le fossile fuel (« combustible fossile », c’est-à-dire dans le pétrole et dans le gaz), tandis que les diocèses allemands ne détiennent pas de valeurs énergétiques liées au nucléaire. »
Un parcours atypique
Jean-Baptiste de Franssu a débuté à la Caisse des dépôts avant de travailler plus de vingt ans chez Invesco (grande société d’actifs) et d’être aujourd’hui à la tête du family office de l’une des plus grandes fortunes industrielles de Belgique. Né à Paris le 8 juillet 1963, l’homme a passé une bonne partie de sa jeunesse en Afrique, d’abord pour ses études, puis en coopération militaire. Aujourd’hui, il vit entre la campagne bruxelloise, Paris et l’Italie. Ce père de famille, qui a épousé une Belge, Hélène de Gerlache de Gomery – ancienne infirmière proche de Mère Teresa, fille d’un grand explorateur polaire et de la résistante Lily van Oost –, est un catholique engagé – à Paris, il préside le Collège des Bernardins et siège au conseil d’administration du groupe Bayard.
La réforme du pape François
C’est le pape François qui l’a propulsé à la tête de l’IOR. « Saint Pierre n’avait pas de compte en banque », lance l’Argentin en juin 2013, peu après son élection. Mais il ne fermera pas la banque du Vatican. « François s’est vite rendu compte qu’il n’avait pas le choix : à partir du moment où vous dirigez un État souverain, vous avez besoin des outils financiers associés », indique Franssu. Le pape réformateur veut revoir le fonctionnement de l’IOR ; il congédie le précédent directeur général et nomme le Français. Qui prend en main une institution se trouvant dans un état de « désorganisation totale ».
Le scandale du krach de la Banco Ambrosiano
« Les dirigeants, très autoritaires, faisaient ce qu’ils voulaient, sans vraiment être contrôlés, se souvient Franssu. Plus grave encore, nous avons trouvé des investissements totalement contraires aux enseignements sociaux de l’Église. Mon bureau se trouve trois étages en dessous de la fenêtre où le pape récite l’Angélus le dimanche. J’avais l’habitude de dire que le dimanche, le pape annonçait des principes de charité et de justice depuis sa fenêtre, et que, dès le lundi matin, les équipes s’assuraient de faire exactement le contraire. »
Dans les sous-sols de la banque, les coffres regorgent alors de billets de banque. L’IOR traîne une sale réputation depuis qu’elle a été mêlée, sous l’impulsion du sulfureux cardinal Marcinkus, dans les années 1980, au retentissant krach de la Banco Ambrosiano, dont l’établissement vaticanesque était devenu actionnaire majoritaire. Un scandale marqué par la mort de Roberto Calvi, dirigeant d’Ambrosiano, membre avec la loge maçonnique P2, retrouvé pendu sous un pont, à Londres, en 1982.
De l'évasion fiscale
Le Vatican est suspecté d’être une plaque tournante pour blanchir de l’argent sale. « Il y a beaucoup de fantasmes et d’exagérations sur ces années 1980-1990, précise Franssu. Maintenant, il n’y a pas de fumée sans feu : nous avons commis des bêtises parce que nous voulions jouer dans la cour des grands sans en avoir les moyens. Nous nous sommes laissé entraîner. Le vrai problème, plus que les sociétés secrètes, c’est la vanité, le goût du pouvoir et l’incompétence de certains carriéristes qui ont voulu diriger une institution financière sans en avoir les capacités. Nombre d’Italiens utilisaient indûment le Saint-Siège pour ouvrir des comptes, alors que, ne relevant pas du droit canon, ils n’en avaient pas le droit. Pourquoi ? Parce que le Vatican n’avait pas d’accords fiscaux avec l’Italie. Il était donc plus simple d’y cacher son argent qu’au Panama ou à Dubai. En 2014, nous avons fermé 5 000 de ces comptes. Ce n’était pas forcément du blanchiment d’argent criminel au sens strict, plutôt de l’évasion fiscale de la part de la bourgeoisie romaine. Environ 150 millions d’euros nous ont ainsi été volés. On fantasme beaucoup sur la mafia à la banque du Vatican, mais je ne l’y ai jamais vue. Ce que j’ai vu, c’est énormément de gens malhonnêtes qui ont abusé de l’incompétence et de l’incrédulité du personnel. »
Du cash pour financer Solidarnosc
Cette petite banque enfermée dans un donjon au cœur du Vatican était une plaque tournante pour des circuits parallèles de financements. « L’IOR a longtemps servi à faire parvenir des fonds à des congrégations ou à des diocèses situés dans des pays hostiles à l’Église, poursuit notre interlocuteur. Par virement bancaire, l’argent aurait été bloqué ou taxé de façon exorbitante. Il se dit que sous Jean-Paul II le Vatican a massivement utilisé le cash pour financer Solidarnosc, en Pologne, et faire tomber le mur de Berlin. Les émissaires partaient littéralement avec des valises de billets. C’était la même chose pour aider les religieuses à Cuba. Le transit était légal et effectué via la valise diplomatique, mais on était dans la culture du secret. »
Des mouvements de fonds qui ont cours aujourd’hui, alors que l’Église reste une force clandestine de résistance dans nombre de régimes autoritaires qui persécutent les chrétiens ? « L’époque de ces modes de fonctionnement est totalement révolue, assure Jean-Baptiste de Franssu. Aujourd’hui, nous appliquons les mêmes règles que BNP Paribas ou la Société générale : au-delà de 5 000 euros en liquide, vous devez justifier l’origine des fonds, ou nous refusons le dépôt. »
Une modernisation réussie
Le Français a clarifié le fonctionnement, en s’appuyant sur un directeur général solide, Gian Franco Mammi, qui avait la confiance du pape François. « On a fermé les comptes illégaux, recruté des experts là où il n’y avait que de l’incompétence et instauré des procédures de contrôle, dit-il. Nous étions exclus des circuits internationaux en 2012, une seule banque dans le monde acceptait encore de travailler avec nous – la Deutsche Bank, qui a toujours soutenu le Saint-Siège. Nous avons désormais une quarantaine de partenaires bancaires mondiaux. Nous sommes membres du système Sepa [le système de virement bancaire européen, NDLR], ce qui nous était refusé en 2014 par peur que nous ne “polluions” le système. Enfin, nous sommes audités par Moneyval, l’organisme européen de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme, et nous avons obtenu les meilleures notes possible. »
Détournements de fonds
D’anciens dirigeants ont été traduits en justice. Angelo Caloia, président de l’IOR pendant dix ans, de 1999 à 2009, a été condamné pour avoir détourné des millions d’euros lors de transactions immobilières. Tout comme le duo Paolo Cipriani (ex-directeur général) et Massimo Tulli (ex-vice-directeur). « Ils ont évolué toute leur vie dans un système pyramidal où le chef a toujours raison et semblent s’être assurés de l’amitié des cardinaux influents pour ne jamais être remis en question, indique Franssu. C’était le règne de l’abus et de l’absence totale de transparence. »
Dernier scandale en date, l’affaire du cardinal Becciu, numéro 3 du Vatican, condamné en 2023 par la justice vaticane à cinq ans et demi de prison pour détournement de fonds, qui avaient servi à investir dans un immeuble luxueux à Londres – le procès en appel doit être fixé en juin. « Ce n’est pas l’argent de la banque qui est en cause, mais les fonds propres de la secrétairerie d’État [NDLR : l’équivalent des services d’un chef de gouvernement, que gérait Becciu]. En 2019, ils ont emprunté à un taux délirant de 12 % pour refinancer cet achat à Londres, alors que les taux du marché étaient proches de zéro ! Ils sont venus nous voir pour un prêt relais. Nous avons demandé les pièces du dossier. Elles ne nous sont jamais parvenues. Nous avons alerté le pape. C’est ce qui a permis de découvrir le pot aux roses : le Vatican avait surpayé l’immeuble, et des intermédiaires s’étaient grassement servis au passage. Perte sèche : entre 100 et 150 millions d’euros ».
Des loups
Plus globalement, on estime qu’entre la fin du pontificat de Jean-Paul II et l’affaire Becciu, le Vatican aurait perdu entre 600 et 800 millions d’euros à cause de malversations. « C’est l’argent des fidèles, un scandale absolu », s’indigne Franssu. Las, pour l’ex-banquier du Vatican, des loups sévissent à l’intérieur même de l’écosystème catholique. « L’Église perd chaque année des dizaines, voire des centaines, de millions d’euros par pure mauvaise gestion, incompétence ou goût du pouvoir de certains, assure Jean-Baptiste de Franssu. Des intermédiaires “embobinent” religieux et religieuses, leur rachètent leur couvent pour une bouchée de pain et les “roulent” dans des opérations immobilières complexes. » Car, comme on le sait, le diable se niche dans les détails.



