Saikat Chakrabarti, le milliardaire de la tech qui défie Pelosi
Saikat Chakrabarti, le milliardaire de la tech qui défie Pelosi

Il a tout pour être un héros de la Silicon Valley : ingénieur de génie, cofondateur de Stripe, fortune personnelle à plusieurs millions. Pourtant, Saikat Chakrabarti a choisi un autre combat. Celui d'un homme qui, après avoir bâti sa réussite dans la tech, a décidé de démanteler le système qui l'a enrichi. Aujourd'hui, il se présente contre Nancy Pelosi, doyenne du Congrès, avec un programme radical. Portrait d'un insurgé qui incarne l'aile la plus combative des démocrates, celle de Sanders et d'Ocasio-Cortez.

L'itinéraire d'un « traître de sa classe »

Un « traître pour sa classe sociale », c'est ainsi qu'il se définit parfois. Et de fait, Saikat Chakrabarti n'a jamais été un homme de demi-mesure. Né au Texas dans une famille d'immigrés indiens, il suit d'abord le parcours classique de l'élite technologique : Harvard, la création de sa startup Mockingbird, puis Stripe en 2010, où il devient le deuxième ingénieur. En quelques années, il y accumule une fortune qui lui permettra plus tard de financer ses ambitions politiques. « Je suis arrivé à San Francisco à 23 ans, j'y ai monté ma boîte, puis j'ai aidé à construire Stripe », rappelle-t-il, comme pour ancrer son histoire à cette ville qu'il entend représenter.

Mais en 2016, tout bascule. Désillusionné par le monde de la tech, il rejoint la campagne de Bernie Sanders comme directeur de la technologie organisatrice. « Vous devez décider de créer la société que vous voulez. Et ça passe par la politique », déclarera-t-il plus tard à Politico. C'est là qu'il forge sa réputation. Stratège impitoyable, il est architecte des outils numériques qui ont propulsé le mouvement grassroots de Sanders.

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Son engagement ne s'arrête pas là. Avec des militants comme Alexandra Rojas (future directrice de Justice Democrats), il cofonde Brand New Congress, une organisation visant à faire élire des centaines de progressistes au Congrès. Le pari semble fou, mais un coup d'éclat change la donne : en 2018, Alexandria Ocasio-Cortez, alors inconnue, bat le cacique démocrate Joe Crowley en primaire à New York. Chakrabarti en est le manager de campagne, puis devient son chef de cabinet à la Chambre des représentants.

Architecte du Green New Deal

En 2019, après une brève mais controversée période aux côtés d'AOC (il quitte son poste après des tensions internes), Saikat Chakrabarti lance New Consensus, un think tank dédié à la promotion du Green New Deal. Sous sa direction, l'organisation élabore des plans détaillés pour décarboner l'économie américaine, secteur par secteur. « La Mission for America, c'est plus de 20 chapitres expliquant comment supprimer toutes les émissions, avec une stratégie politique pour y parvenir », explique-t-il.

Mais l'ambition de Saikat Chakrabarti déborde largement la seule question climatique. Ce qu'il défend, au fond, c'est une refondation idéologique du Parti démocrate américain. Il plaide pour un système de santé universel inspiré du « Medicare for All », financé par l'impôt et accessible à tous les Américains. Il soutient également la mise en place d'un impôt sur la fortune visant les ultra-riches, estimant que les inégalités économiques menacent désormais la stabilité démocratique du pays.

Sur le plan international, il réclame l'arrêt immédiat de l'aide militaire américaine à Israël, une position qui lui attire autant de fervents soutiens que d'hostilité au sein de l'appareil démocrate traditionnel. Cette ligne lui a notamment valu l'appui de figures de l'aile gauche du Congrès comme Ilhan Omar et Rashida Tlaib, toutes deux convaincues qu'il incarne une rupture avec les compromis de Washington.

Enfin, Chakrabarti fait de la lutte contre l'influence de l'argent privé en politique l'un des piliers de son engagement. Depuis la création de Justice Democrats, l'organisation qu'il a cofondée après la campagne de Bernie Sanders, il défend une règle devenue emblématique : refuser tout financement provenant des grandes entreprises et des comités d'action politique liés aux intérêts corporatistes. À ses yeux, le Parti démocrate ne pourra redevenir crédible auprès des classes populaires qu'à condition de rompre avec sa dépendance aux grands donateurs et aux réseaux d'influence économiques.

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L'affrontement des générations

C'est le Wall Street Journal qui, le premier, le qualifiera de « millionnaire de la tech qui veut bouleverser le Parti démocrate ». Une formule que reprendra, sous une autre forme, Ilhan Omar dans le HuffPost : « Je connais Saikat depuis des années, et je sais qu'il a l'intégrité, le courage et les principes que ce moment exige. Il se battra pour Medicare for All, pour chasser l'argent de la politique, et pour changer le système en profondeur. »

Quand Nancy Pelosi, 85 ans, doyenne du Congrès et figure incontestée de l'establishment démocrate, laisse entrevoir un possible retrait, Saikat Chakrabarti voit son heure. Le 4 février 2026, il annonce sa candidature dans un message viral sur X, vu plus de 1,5 million de fois : « J'ai décidé de me présenter face à Nancy Pelosi pour représenter San Francisco au Congrès. Le parti démocrate est paralysé face au chaos de Trump. Nous avons besoin d'un nouveau leadership. »

Son argument ? L'Amérique a changé, et Pelosi incarne un passé révolu. « Je respecte ce qu'elle a accompli, mais nous vivons dans une Amérique totalement différente de celle dans laquelle elle a commencé sa carrière, il y a 45 ans. » Pourtant, la route est semée d'embûches. L'establishment de San Francisco se mobilise contre lui. Des super PACs financés par des donateurs influents (comme le milliardaire crypto Chris Larsen ou Garry Tan, PDG de Y Combinator) attaquent son manque d'ancrage local. Un tract récent l'accuse d'avoir déclaré une résidence principale… dans le Maryland.

« Voici la vérité »

Il répond par une vidéo virale : « Voici la vérité : je suis arrivé à San Francisco à 23 ans, j'y ai travaillé comme ingénieur. Cette maison du Maryland, je l'ai achetée pour mes parents. » Ses adversaires, comme le sénateur d'État Scott Wiener, lui reprochent de ne pas avoir voté à San Francisco pendant près de dix ans (il a voté en 2010, puis pas avant 2020). Saikat Chakrabarti assume : « Je n'étais pas encore engagé politiquement. » Mais les critiques pleuvent : « opportuniste venu d'ailleurs », « parachuté », « trop théoricien ».

Pourtant, les sondages le placent en deuxième position, derrière Wiener, mais devant d'autres candidats progressistes comme Connie Chan (soutenue par Pelosi elle-même). Et dans ce district ultra-démocrate, la primaire du 2 juin sera décisive : les deux premiers s'affronteront en novembre, avec une victoire quasi certaine pour le candidat démocrate.

Une gauche en ébullition

Ce que fait Chakrabarti, d'autres le font aussi. Aux quatre coins des États-Unis, des candidats comme Zohran Mamdani (New York), Kat Abughazaleh (Illinois) ou Everton Blair (Géorgie) défient des élus démocrates en place depuis des décennies.

Le professeur David Niven compare cette vague à celle des « bébés du Watergate » en 1974 : « C'est probablement la meilleure opportunité pour les jeunes démocrates de se présenter au Congrès depuis les élections post-Watergate. » peut-on lire dans les colonnes d'USA Today.

Mais le risque est grand : diviser le parti. Comme l'écrit le New York Times, les démocrates doivent concilier l'enthousiasme des jeunes et des minorités (traditionnellement plus à gauche) avec la modération nécessaire pour séduire les indépendants. Chakrabarti, lui, mise sur la radicalité. « Quand vous visez grand, que vous restez fidèle au mouvement et que vous combattez sans compromis, c'est comme ça que vous faites passer des solutions radicales », déclarait-il à Politico en 2018. Et aujourd'hui, face à l'urgence climatique, sociale et politique, il martèle : « Le peuple est prêt pour un nouveau leadership au sein du parti démocrate. »