Depuis lundi soir, dans les milieux algérois les mieux renseignés, la rumeur se chuchotait à demi-mot. « H » est parti. « L’Intérieur a quitté ». Un langage codé directement déchiffré par les connaisseurs du système : le patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), le général-major Abdelkader Aït Ouarabi, alias « Hassan », n’est plus à son poste.
La confirmation de cette information n’est intervenue que ce jeudi, quand le ministère de la Défense a publié un communiqué, des photos et une vidéo de la passation de consignes entre le désormais ex-DGSI et celui qui a été son adjoint, le général-major Mounir Zahi. La cérémonie était présidée par le chef d’état-major, le général d’armée Saïd Chengriha, rentré d’une tournée dans l’est du pays où il supervisa une série d’exercices tactiques.
Rien ne filtre de la cérémonie solennelle au siège de la DGSI algérienne, où règne un protocole strict, mais chez les observateurs les plus concernés, il s’agit d’un changement d’importance – dilué, toutefois, dans un turnover trop rapide qui questionne, alors que d’autres changements peuvent intervenir d’ici juillet à la tête d’autres appareils du renseignement.
Condamné, puis réhabilité
Le général-major Abdelkader Aït Ouarabi n’aura tenu que presque un an. Il a été nommé à ce poste le 24 mai 2025, remplaçant le général Abdelkader Haddad, alias « Nacer », qui a été arrêté après une rocambolesque fuite de sa résidence surveillée en septembre dernier. Hassan revenait de loin. Cité à l’ordre de l’armée (haute distinction militaire) pour avoir déjoué plusieurs attentats terroristes, et cumulant 51 ans d’expérience dans le renseignement et l’opérationnel, Abdelkader Aït Ouarabi a été à la tête, pendant une dizaine d’années, du Service de coordination opérationnelle et du renseignement antiterroriste (Scorat), unité d’élite des services secrets.
Mais en 2015, en plein conflit larvé entre les services et l’armée, il a été arrêté et condamné par un tribunal militaire pour « destruction de documents militaires » et « non-respect des consignes ». De fait, Hassan avait refusé de rendre compte d’une mission secrète à la frontière libyenne au patron de l’armée de l’époque, Ahmed Gaïd Salah, se considérant comme dépendant uniquement de son chef direct, le patron des services le général « Toufik », de son vrai nom Mohamed Lamine Mediène.
Sa condamnation a créé un malaise au sein de la communauté du renseignement, au point que le très taiseux « Toufik » a même pris sa plume pour le défendre publiquement. Une première. Abdelkader Aït Ouarabi a été libéré en août 2020, avant d’être finalement acquitté en mars 2021, dans le sillage des réhabilitations par le nouveau commandement militaire des victimes des purges de l’ex-chef d’état-major, décédé en décembre 2019.
La DGSI, l’un des principaux piliers du renseignement algérien
Le général Hassan dirigeait personnellement des opérations contre les groupes armés islamistes durant les années 1990 et début 2000, notamment dans les zones frontalières. Il a piloté des actions sensibles tout en étant l’un des artisans de la doctrine sécuritaire de l’époque. De plus, l’officier était connu de ses homologues étrangers puisqu’il était actif dans la coopération de lutte antiterroriste à l’international.
Les diplomates et partenaires étrangers avec qui il a travaillé voyaient en lui un interlocuteur clé dans la coopération sécuritaire. Son retour au service en mai 2025 a marqué le renforcement de la DGSI algérienne.
Cette dernière constitue, aux côtés de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DSCA), l’un des principaux piliers du dispositif de sécurité et de renseignement algérien. Bénéficiant d’un maillage territorial complet, cette structure centralise l’essentiel des activités de renseignement, de surveillance et d’enquête couvrant l’ensemble du champ politique, médiatique, économique et sociétal.
Ce n’est pas un hasard si, par exemple, c’est sous sa houlette qu’a été restructuré, en octobre 2025, le Service de l’enquête judiciaire (dépendant de la DGSI) en Service central de la police judiciaire, marquant un retour à la centralisation de ce service chargé de toutes les grandes enquêtes.
Le profil atypique du remplaçant Mounir Zahi
Depuis la création, en septembre 1990, du Département de renseignement et de sécurité (DRS), la sécurité intérieure a vu passer dix chefs. Un roulement stabilisé durant les années noires de l’antiterroriste, mais qui s’accéléra depuis la séquence du Hirak et du post-Hirak.
Ainsi, le général Wassini Bouazza (avril 2019-avril 2020, en prison depuis) est remplacé par le général Abdelghani Rachedi (avril 2020-juillet 2022). Lui succèdent le général-major Djamel Kehal Medjdoub (2022-2024), le général Abdelkader Haddad (2024-2025) puis, on l’a dit, le général-major Abdelkader Aït Ouarabi (mai 2025) et, depuis cette semaine, le général-major Mounir Zahi.
Ce dernier a un profil atypique, tant par son ancrage dans le renseignement que dans le volet coopération à l’international. Discrètement nommé adjoint au directeur de la DGSI en décembre 2025, le général-major Mounir Zahi a été intégré, par décret présidentiel, au Haut conseil de sécurité (HCS) qui regroupe les plus hauts responsables civils et sécuritaires sous la présidence du chef de l’État.
Illustration des « limites structurelles de l’inamovibilité »
Issu des Forces de défense aérienne du territoire (FDAT), Mounir Zahi y officiait en tant que responsable sécuritaire, dépendant de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA). Jusqu’en 2023, il dirigeait la Commission mixte de la coopération algéro-française et a été responsable de la délégation militaire algérienne lors du dialogue militaire conjoint tenu à Washington fin 2023.
La nomination du général Hassan il y a un an a été perçue donc comme un retour à la stabilisation et au recentrage de la communauté du renseignement, après des années d’éparpillement imposé par la dissolution par le clan Bouteflika du Léviathan sécuritaire qu’était le DRS en 2016. Son départ questionne aujourd’hui quant à cette ambition.
« Cette succession rapide de responsables illustre les limites structurelles de l’inamovibilité dans un système où la stabilité des postes de commandement reste étroitement conditionnée aux recompositions du pouvoir politique et militaire », estime un connaisseur du dossier.



