Le nucléaire français confronté à un paradoxe générationnel
La « relance du nucléaire » amorcée à l'échelle mondiale rencontre-t-elle déjà des résistances en France ? Ce 10 mars, une soixantaine de pays convergent vers la Seine musicale à Paris, accompagnés d'industriels et d'organisations internationales, pour le deuxième Sommet international sur le nucléaire civil. Cet événement majeur intervient dans un contexte géopolitique tendu, marqué par les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, ainsi que par la volatilité des approvisionnements en hydrocarbures.
Un enjeu de sécurité nationale et de souveraineté énergétique
La maîtrise de l'atome est redevenue un enjeu stratégique crucial, « au carrefour des défis de décarbonation et de souveraineté économique et énergétique », selon les termes d'Emmanuel Macron. Le président français entend « insuffler un nouvel élan » à l'ouverture de ce sommet, où de nouveaux pays pourraient rejoindre la trentaine qui s'est déjà engagée, lors de la COP28 à Dubaï, à soutenir la décarbonation en triplant les capacités nucléaires mondiales d'ici 2050.
La France, qui tire plus de 68 % de son électricité du nucléaire et exporte massivement vers ses voisins une électricité décarbonée – « entre 15 et 20 gigawatts à tout moment de la journée », rappelle l'Élysée –, ambitionne de s'affirmer comme leader mondial d'une filière en pleine renaissance. Selon la World Nuclear Association, 74 nouveaux réacteurs sont actuellement en construction dans le monde, et 123 supplémentaires ont été approuvés. Cependant, les six futurs EPR2 français, voulus par Emmanuel Macron mais qui attendent encore une décision finale d'investissement, ne font pas partie de ce total.
Les ambitions présidentielles face aux réalités politiques
« Dans le chaos politique actuel en France, tant que la décision n'est pas signée, je ne prendrais pas le pari », s'inquiète en coulisse un industriel du secteur. La crise énergétique de 2022 a certes constitué un électrochoc, révélant la forte dépendance au gaz russe des pays qui avaient décidé de sortir du nucléaire. L'opinion publique s'est retournée, mais cette évolution reste fragile.
La bataille des esprits : un combat loin d'être gagné
Un sondage Ipsos-BVA réalisé pour Orano, dévoilé ce 10 mars, révèle que la bataille des esprits – et particulièrement des jeunes esprits – est loin d'être gagnée. La quatrième édition de cette enquête nationale, menée tous les deux ans depuis 2019 auprès d'un échantillon représentatif de 1 504 Français, livre un tableau d'ensemble contrasté.
Un soutien global mais des fractures générationnelles
61 % des Français considèrent aujourd'hui le nucléaire comme un « atout » pour la France, contre seulement 6 % qui y voient un « handicap » – une nette amélioration par rapport aux 34 % de 2019. L'argument numéro un reste l'indépendance énergétique, citée par 57 % des sondés, suivie par la continuité de la production (33 %) et le faible coût de l'électricité (32 %).
« Le contexte géopolitique y contribue, observe Nicolas Maes, directeur général d'Orano. Les Français comprennent mieux que jamais ce que signifie dépendre ou ne pas dépendre des autres pour son énergie. »
Mais en examinant les données par tranche d'âge, le tableau s'assombrit considérablement. Chez les 18-24 ans, seulement 51 % voient le nucléaire comme un atout – soit dix points de moins que la moyenne nationale. Cette fracture générationnelle s'accompagne de fausses représentations qui persistent, voire se renforcent chez les plus jeunes.
Des idées fausses tenaces sur l'impact climatique
52 % des Français pensent encore que le nucléaire « contribue à la production de gaz à effet de serre et au dérèglement climatique ». Cette affirmation est scientifiquement erronée : en France, une centrale nucléaire émet environ 6 grammes de CO2 par kilowattheure produit – soit dix fois moins que le solaire, vingt fois moins que le gaz, soixante fois moins que le charbon.
Si la proportion de Français mal informés est moindre qu'en 2019 (ils étaient alors 69 % à le croire), elle reste majoritaire – et n'a pas évolué depuis 2023. Chez les jeunes de 18 à 24 ans, la situation est encore plus préoccupante : 69 % d'entre eux partagent cette croyance erronée, contre 63 % en 2023. La tendance ne s'améliore pas, elle s'aggrave.
« Ce sont les futurs citoyens qui votent les choix énergétiques de ce pays, s'inquiète Nicolas Maes. Si on forme une jeunesse qui ne comprend pas les faits scientifiques de base, on se prépare un avenir très compliqué. »
Une méconnaissance persistante des réalités économiques
Autre mythe tenace : 39 % des Français – et 52 % des jeunes – croient que l'électricité française est plus chère que celle de ses voisins européens. La réalité est exactement inverse : grâce au nucléaire, la France bénéficie structurellement d'une des électricités les moins chères du continent.
Les racines de la désinformation : l'école en première ligne
D'où vient cette résistance de l'erreur chez les jeunes ? « On s'est mis à regarder les manuels scolaires, les devoirs de nos enfants, et on a repéré toute une série de manuels qui avaient des propos au mieux ambigus, souvent faux », souligne Nicolas Maes.
En 2022, la Société française d'énergie nucléaire (Sfen) alertait, dans une étude sur les manuels de terminale d'enseignement scientifique, d'un nombre « préoccupant d'imprécisions, de légèretés, voire de choses carrément fausses ». Le manuel Hatier allait jusqu'à suggérer que le GIEC recommandait la sortie du nucléaire – une information totalement erronée.
« Les représentations forgées à l'école ne se corrigent pas facilement. Ce que les jeunes y ont appris – ou mal appris – structure encore leur vision du monde », souligne Christelle Craplet, directrice du pôle Opinion chez Ipsos-BVA.
Une confusion sur l'impact environnemental
Le sondage pointe une autre croyance tenace : le nucléaire, croit la jeunesse française, serait particulièrement néfaste pour la biodiversité. Dans leur perception, le nucléaire (36 %) et le gaz (38 %) apparaissent quasiment au même niveau en termes d'impact négatif sur les écosystèmes – le solaire n'étant cité que par 4 % d'entre eux.
Cette confusion des ordres de grandeur témoigne d'un déficit de culture scientifique de base. Comme le documentait l'Académie des Sciences en 2021, « la construction des centrales solaires et éoliennes terrestres demande, par MWe, entre 10 et 20 fois plus de matières que les centrales nucléaires actuelles ».
La mobilisation des antinucléaires face à la complaisance de la filière
« Le véritable ennemi du nucléaire a toujours été l'absence de vecteurs d'information, que ce soit le fait du tabou imposé par les organisations antinucléaires ou du silence de la filière », alerte Myrto Tripathi, présidente de l'ONG Les Voix du nucléaire.
Depuis le discours de Belfort en février 2022, par lequel Emmanuel Macron avait officiellement relancé le programme nucléaire français, « il y a eu un effet ciseau », analyse Myrto Tripathi. « D'un côté, l'antinucléarisme a pris conscience que la bataille contre le nucléaire n'était pas gagnée, et les antinucléaires se sont remobilisés. De l'autre, la filière et ses partisans ont trop rapidement cru la partie gagnée. »
Un déficit de connaissance dans les cercles scientifiques
« Dans les cercles scientifiques ou institutionnels présents à la dernière COP, au Brésil, les débats portaient sur la biodiversité, l'évolution du climat… Mais lorsqu'étaient discutées les sources d'énergie bas-carbone, le nucléaire et l'hydraulique n'étaient jamais cités », constate Myrto Tripathi. « Les responsables des politiques climatiques ont un niveau de connaissance des sujets énergétiques très médiocre. »
La bataille financière : un défi tout aussi crucial
Au-delà de la bataille des esprits, une bataille financière s'engage, dont la victoire n'est pas non plus assurée. Les besoins sont colossaux : la Commission européenne estime à plus de 240 milliards d'euros les investissements nécessaires pour les seuls projets nucléaires des États membres.
Or les robinets restent largement fermés. Les grandes banques privées internationales boudent encore le secteur, échaudées par des décennies de signaux contradictoires. La Banque européenne d'investissement (BEI), longtemps hostile au nucléaire, n'a accordé son premier financement significatif à la filière qu'en décembre 2024 – un geste symboliquement fort, mais encore isolé.
Les espoirs du sommet de Paris
L'Élysée espère, à Paris, convaincre les institutions financières, ainsi que des grands fonds d'investissement et des banques internationales. « On espère que ce Sommet permettra d'attirer ces acteurs-là », reconnaît l'entourage du président.
La Commission européenne propose dans son prochain cadre financier pluriannuel (2028-2034) près de 10 milliards d'euros fléchés vers le nucléaire – et ouvre, pour la première fois, la possibilité de financer directement des centrales. Mais ces négociations entre États membres sont loin d'être conclues.
« Les partisans de l'information scientifique et technique font toujours la même erreur : celle de croire que l'évidence se suffit à elle-même », conclut Myrto Tripathi. Ce qui vaut pour les esprits vaut aussi pour les bilans : on ne décroche pas des financements comme on décroche des convictions. Dans un cas comme dans l'autre, rien n'est jamais acquis.



