Liban : la guerre Israël-Hezbollah attise les tensions communautaires
Liban : guerre Israël-Hezbollah et tensions communautaires

Une puissante déflagration retentit dans le sud du Liban en ce samedi 25 avril. Un nuage de fumée s’élève au-dessus de la commune chiite de Khiam, où une rangée de maisons vient d’être dynamitée par l’armée israélienne. Depuis sa terrasse qui offre une vue imprenable sur le mont Hermon, dominant à 2 814 mètres d’altitude le pays du Cèdre, la Syrie et Israël, Labib, un habitant de la ville chrétienne de Marjayoun, ne peut que constater l’ampleur des dégâts. « Chaque jour, trois à cinq explosions détruisent une cinquantaine de maisons dans les villages chiites alentour, déplore le sexagénaire. Le but des Israéliens est d’accentuer la pression sur le Hezbollah. » Tel-Aviv considère ces localités comme des sanctuaires opérationnels aux mains du groupe armé, qui y camoufle son arsenal et y déploie son pas de tir. Le village de Kfar Kila, que l’on peut voir depuis la maison de Labib, a été entièrement rasé.

Le dernier épisode du conflit sanglant qui oppose Israël et le Hezbollah depuis plus de quatre décennies a été déclenché le 2 mars par le mouvement islamiste chiite quand il a tiré des roquettes en direction du nord de l’État hébreu. L’objectif : riposter aux bombardements américano-israéliens qui ont tué le guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, le 28 février, à Téhéran. Mais la réponse de l’armée israélienne ne s’est pas fait attendre. Et, depuis, le conflit s’est envenimé, faisant plus de 2 500 morts au Liban et créant de vives tensions entre les communautés religieuses. Au point de réanimer le spectre de la guerre civile dans ce petit État multiconfessionnel de près de 6 millions d’habitants.

Une occupation de fait du Sud-Liban

Certes, une trêve a été annoncée le 15 avril. Mais, dès le lendemain, Israël a officialisé l’instauration à l’intérieur du territoire libanais d’une « zone de sécurité » de dix kilomètres de profondeur, vide de toute présence humaine, où les destructions de villages entiers se poursuivent. « Le but est de démanteler toute infrastructure construite par le Hezbollah et d’éliminer toute présence terroriste au sud du fleuve Litani afin que les habitants du nord d’Israël puissent vivre en sécurité », affirme une source diplomatique israélienne. Pour les autorités libanaises, cette réalité de terrain équivaut à une nouvelle occupation du Sud-Liban, comme ce fut le cas entre 1982 et 2000. Or « face à un État libanais failli, la population du Sud, qui se sent menacée par Israël, fonde ses espoirs sur la protection accordée par le Hezbollah », avertit une source diplomatique au Liban.

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Des bâtiments détruits dans la banlieue sud de Beyrouth

Sous pression de Tsahal, mais aussi du gouvernement libanais, les combattants du Hezbollah n’entendent pas se soumettre. « Pendant quinze mois, nous n’avons pas répliqué aux milliers de violations du cessez-le-feu commises par Israël qui nous ont coûté plus de cinq cents martyrs », justifie Hussein Hajj Hassan. Ce député du « Parti de Dieu » a reçu Le Point dans l’enceinte du Parlement libanais, l’un des rares lieux où il s’estime à l’abri des frappes israéliennes. « Il est normal, lorsque l’Iran est attaqué par les États-Unis et Israël, que son allié, le Hezbollah, lui apporte son soutien avec cette guerre pour enfin changer la situation au Liban », poursuit l’élu islamiste.

En attendant que les fusils se taisent, la colère gronde chez les habitants de Nabatieh qui ont décidé de rentrer chez eux, malgré la poursuite des combats. Cette cité libanaise méridionale vit au rythme des va-et-vient des ambulances. « Malgré l’instauration du cessez-le-feu, les frappes israéliennes se poursuivent, y compris la nuit, s’indigne Mohammad Suleiman, chef des secours à Nabatieh. Rien qu’aujourd’hui, trois personnes ont perdu la vie dans la région. Et on ne sait pas s’il s’agit de combattants ou pas, car les victimes ont été visées dans des voitures civiles. » Selon l’armée israélienne, il s’agissait de « trois terroristes du Hezbollah » à bord d’un « véhicule rempli d’armes ».

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Une possible rencontre entre Netanyahou et Aoun

Dans le centre-ville de ce bastion du Hezbollah, le fleuriste Abbas Hajali prépare des couronnes de chrysanthèmes pour les « martyrs » au milieu des éclats de verres et des éboulis. Sa boutique Al Mahaba Roses a été soufflée par l’effondrement d’un immeuble, bombardé à quelques mètres. « Il ne s’agissait que d’appartements résidentiels et d’un commerce de téléphonie mobile, pas d’une cache d’armes », proteste ce père de famille chiite de 45 ans. Non loin, sur la façade d’un bâtiment, le portrait géant d’Imad Mughniyeh, un ancien chef militaire du Hezbollah tué par le Mossad en 2008 à Damas, s’affiche en majesté. « Nous vivons dans un pays où il n’y a pas de gouvernement ni d’État pour s’occuper de nous », poursuit cet homme aux traits tirés, qui, comme la majorité des habitants de Nabatieh, qualifie le Hezbollah de « parti de la résistance ».

Au plus fort des bombardements, le fleuriste s’est réfugié avec sa famille dans les hauteurs de Beyrouth. Rentré chez lui il y a une semaine, il a retrouvé une ville quasi déserte. « Si je ne peux pas travailler, j’essaie malgré tout de faire au mieux pour les familles de martyrs, explique-t-il. Je façonne trois à quatre couronnes par jour. » Son dernier bouquet ira à un vieil homme qui avait refusé de quitter son village malgré l’insistance de sa famille. De retour à Nabatieh, celle-ci peut enfin l’enterrer, deux semaines après son décès.

Longtemps isolée, la communauté chiite du Liban s’est reposée sur les partis milices Amal et Hezbollah au cours de la guerre civile de 1975 à 1990. À l’issue de ce conflit, ce dernier est parvenu à conserver ses armes au nom de la lutte contre Israël, qui est devenue sa raison d’être. Que deviendra-t-il si Beyrouth et Tel-Aviv font la paix ? Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a annoncé le 9 avril l’ouverture de négociations directes avec le Liban, saisissant la main tendue par le président libanais, Joseph Aoun. Sous l’égide de Donald Trump, deux sessions préparatoires ont été organisées à Washington. Et, en cas de percée, une rencontre pourrait même avoir prochainement lieu entre Benyamin Netanyahou et Joseph Aoun.

« Cela représenterait un tremblement de terre historique, très positif pour le gouvernement libanais et très négatif pour le Hezbollah et l’Iran », s’enthousiasme une source diplomatique israélienne pour qui « un accord de paix durable permettrait aux Libanais, comme aux Israéliens, de vivre en sécurité ». Problème : les deux camps divergent déjà sur la finalité des discussions. Côté israélien, on parle de désarmement du Hezbollah et de normalisation diplomatique. Au Liban, on entend avant tout consolider le fragile cessez-le-feu, mais on n’a que peu de cartes à offrir. « Si les Israéliens souhaitent vraiment la paix, tempère un diplomate libanais, il faut qu’ils nous fassent confiance et donnent suffisamment de crédit à notre État afin qu’il permette à la population du Sud de retrouver sa maison. » Mais l’armée israélienne émet cependant des doutes sur la capacité des soldats libanais à désarmer durablement le mouvement chiite.

« Les gardiens de la révolution au Liban »

Samy Gemayel, le neveu de l’ancien président Bachir Gemayel, assassiné en 1982 par la Syrie alors qu’il s’apprêtait à signer un accord de paix avec Israël, applaudit des deux mains l’initiative du président Aoun. « Il faut que les négociations israélo-libanaises réussissent et que cette guerre soit la dernière, estime le chef du parti Kataeb, farouche opposant du Hezbollah, qu’il préfère appeler « les gardiens de la révolution au Liban ». Mais cela ne peut être réglé qu’à deux conditions : désarmer le Hezbollah par étapes par le biais de l’armée libanaise, et obtenir le retrait israélien de l’ensemble du territoire du Liban. » À entendre ce dirigeant maronite, dont la formation politique participe à l’exécutif, une « majorité » de la population libanaise serait aujourd’hui opposée au « Parti de Dieu ».

C’est vrai, à tout le moins, d’une grande partie de la communauté chrétienne. Perché dans les collines du Jabal Amel, le village maronite de Qlayaa a retrouvé un semblant de calme à la faveur du cessez-le-feu. Le chant des oiseaux a remplacé le vacarme des bombes, et la végétation luxuriante de pins et d’oliviers redonne à ce bourg de 3 500 âmes des allures de jardin d’Eden. Seul le bourdonnement d’un drone vient rappeler que le pire n’est jamais loin. « Cette guerre n’est pas la nôtre », affirme Noah Daher, qui habite avec son mari Loftfollah une villa cossue face aux ruines du château de Beaufort, une forteresse médiévale de l’époque des Croisades. « En tant que chrétiens, nous acceptons l’existence d’Israël comme pays et nous souhaitons la paix avec nos voisins. »

Malgré la guerre, le couple de sexagénaires a toujours refusé de quitter son village. « On ne voulait pas que des combattants chiites se réfugient chez nous, explique son conjoint. Ils auraient alors été ciblés et nos maisons détruites. » Le 9 mars dernier, Qlayaa a été endeuillé par la mort de Pierre Raï, le prêtre de la paroisse, dans un tir israélien, alors qu’il venait porter secours aux habitants d’une maison visée par une première frappe. Noah Daher est formelle : « Le prêtre Raï a été tué car des combattants du Hezbollah se trouvaient autour du lieu des frappes. Ces mercenaires libanais payés par l’Iran possèdent leur propre État dans notre pays, et ils nous ont entraînés dans ce conflit sans nous demander notre avis. »

De vives tensions communautaires

La dernière guerre lancée par le Hezbollah a ravivé les braises incandescentes des tensions communautaires au pays du Cèdre, déjà échauffées par la révolution avortée de 2019, la crise bancaire et l’explosion du port de Beyrouth. Une voix écoutée à travers le pays met en garde, sous couvert d’anonymat, contre le risque d’implosion du Liban. « Si certains des combattants du Hezbollah sont endoctrinés, ils n’en restent pas moins chiites et libanais, et ils combattent aujourd’hui dans le sud de leur pays un agresseur étranger qui compte y rester, explique cet ancien responsable libanais. À travers le Hezbollah, on ne peut pas exclure un tiers des Libanais du pays. Et les désarmer de force ne peut entraîner que la guerre civile, d’autant que l’armée libanaise compte également des chiites. »

Dos au mur face à l’écrasante puissance de feu d’Israël, mais disposant toujours de l’arsenal militaire le plus conséquent du Liban, le « Parti de Dieu » se retrouve donc face à un terrible dilemme : faire la guerre à Israël ou à l’État libanais. « Nous ne plierons pas, prévient le député Hussein Hajj Hassan. Et l’État ne pourra pas nous désarmer par la force. » Furieux contre la récente décision du gouvernement de déclarer illégales les activités militaires et sécuritaires du mouvement islamiste chiite, l’élu du Hezbollah dit néanmoins son parti ouvert à la discussion, à condition qu’Israël se retire au préalable de l’ensemble du territoire libanais, que tous les déplacés puissent revenir dans le Sud, et que l’État adopte une stratégie claire de défense afin de renforcer les moyens de son armée.

Chargé des négociations de paix entre le Liban et Israël dans les années 1990, l’ancien ministre libanais des Affaires étrangères Fares Boueiz exhorte Joseph Aoun à tendre à son tour la main au « Parti de Dieu ». « J’ai dit au président qu’il fallait ouvrir un dialogue direct avec le Hezbollah afin de trouver un compromis pour arriver plus fort à la table des négociations, confie ce diplomate chevronné depuis son imposante résidence beyrouthine. C’est la seule manière d’empêcher que le Sud Liban ne soit perdu à jamais, et d’éviter l’éclatement d’une guerre civile dans le pays. »