Un protocole d'accord sous tension
« Un bon accord » pour Donald Trump. Mais un texte qui « acte l’échec des États-Unis » d’après le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf. Après trois mois de conflit ayant perturbé l’économie mondiale, un protocole d’accord a été signé à distance par les États-Unis et l’Iran mercredi soir. Ce texte ouvre une phase de soixante jours pour parvenir à un accord plus large, notamment sur le contrôle du nucléaire iranien. Entre-temps, Téhéran s’engage à rouvrir immédiatement le détroit d’Ormuz et, dans le cadre des futures négociations, à diluer son uranium enrichi en échange de la levée des sanctions internationales. Le protocole prévoit aussi la cessation immédiate des hostilités, incluant le front libanais, alors qu’Israël a encore mené des frappes dimanche.
Au final, qui sont les gagnants et les perdants de ce premier acte de négociations ? Hasni Abidi, politologue, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève et auteur du Moyen-Orient selon Donald Trump (éd. Erick Bonnier), livre son analyse à 20 Minutes.
Y a-t-il un vrai gagnant dans ce protocole d’accord ?
L’Iran s’en sort beaucoup mieux qu’espéré, et ses victoires sont immédiates : le blocus naval sur le détroit d’Ormuz est levé, et le régime iranien obtient des dérogations pour l’exploitation de pétrole et de gaz. Sur le plan militaire, le régime iranien a perdu des dizaines de chefs, mais une relève les a remplacés. La première victoire, c’est bien sûr que le régime soit resté debout et s’est même renforcé et durci. Et c’est ce même régime qui négocie avec les Américains et qui va servir de garantie pour l’application de l’accord.
Pour les États-Unis, les victoires sont reportées, car elles vont dépendre de la réalisation des objectifs énumérés dans le protocole d’accord : ne pas développer ou acquérir la bombe nucléaire, ne pas enrichir de l’uranium… L’avantage du protocole d’accord signé mercredi, c’est qu’il consolide le cessez-le-feu. Mais on ne sait pas vraiment si les Iraniens iront jusqu’au bout. C’est pour cela que cet accord est né avec des vulnérabilités très importantes.
Il n’évoque pas non plus le fait de récupérer les stocks d’uranium hautement enrichi ou de discuter du programme de missiles balistiques iraniens. Est-ce une victoire du régime ?
Absolument. Mais attention, on ne sait pas si, pendant les négociations, les Américains ne vont pas revenir sur ces sujets comme la question de la transparence du programme balistique. Ils ont parlé du droit des Iraniens, comme d’autres pays, d’avoir leur programme balistique, mais la sécurité d’Israël reste une lignée rouge. Cela fait partie des vulnérabilités. Les articles [du protocole d’accord] sont tellement génériques qu’ils laissent place à des interprétations diverses et contradictoires.
Par ailleurs, le message envoyé, d’abord aux Iraniens et à la communauté internationale, est que le changement par la force a échoué. Les États-Unis s’engagent à ne plus intervenir dans les affaires intérieures, même si Trump a dit mercredi qu’il continuera « à larguer des bombes sur la tête » des Iraniens s’il n’est pas d’accord avec le texte final. Si on ne prend que le document du protocole, les Iraniens s’en sortent mieux et sont largement gagnants.
Israël est-il le grand perdant ?
Il ne faut pas oublier que Benyamin Netanyahou a réussi le projet de sa vie, celui d’engager l’Amérique dans une guerre contre l’Iran sans avoir la preuve tangible qu’il était au seuil nucléaire. Sauf que le Premier ministre israélien s’est isolé et a oublié qu’on ne pouvait pas compter sur Donald Trump comme un allié éternel. Israël pourrait être perdant dans le sens où le gouvernement avait mis la barre très haut, en voulant l’installation d’un régime proche. Israël a présenté un scénario qui n’était pas réaliste, celui d’une révolte populaire et d’un démantèlement du régime au lendemain des frappes aériennes. Avant Israël, c’est surtout le peuple iranien qui est le grand perdant.
Un fonds de 300 milliards de dollars pourrait être débloqué pour la reconstruction de l’Iran, en impliquant les pays du Golfe. La pilule n’est-elle pas amère pour eux ?
Les pays du Golfe aiment bien dire « oui » à ce que Trump croit. Ces pays sont d’abord favorables à un cessez-le-feu, parce qu’ils ont payé tous les jours la guerre avec des frappes de missiles, de drones, la fermeture du détroit d’Ormuz. C’est un effet d’annonce. Ces milliards ne sont pas encore arrivés et ce fonds d’investissement a des fortes chances de rester virtuel.



