Sur les plages de Ceuta, l'heure est à la normalisation. Les passages ont été nettoyés, les barrières réérigées. Pourtant, la cité frontalière n'a pas retrouvé sa tranquillité : elle est devenue le trop-plein d'une actualité politique que l'extrême droite européenne s'emploie à nourrir. Depuis la mi-mai, chaque jour apporte son cortège de ministrables du spectacle identitaire, caméras au poing, pour « sauver l'Europe » d'une « invasion ».
Tout a commencé mardi 17 mai 2021. Ce jour-là, plus de 8 000 personnes, dont des centaines d'hommes, des femmes et des enfants, franchissent la frontière côté marocain, dans le sillage d'un conflit diplomatique entre Madrid et Rabat. Le gouvernement de Pedro Sánchez répond par l'envoi de renforts militaires, le renvoi quasi immédiat de près de 5 000 arrivants et un renforcement de la pression policière. Mais cette gestion de l'urgence laisse une fenêtre de tir politique pour les groupes xénophobes espagnols.
Le rendez-vous de l'extrême droite identitaire
Vox, formation d'extrême droite dirigée par Santiago Abascal, ne tarde pas à occuper le terrain. Dès le 19 mai, Abascal se rend à Ceuta, accompagné de médias complaisants, pour dénoncer la « faillite » de l'État espagnol. Devant les caméras, il déclare : « Ceuta ne peut pas être le couloir d'entrée de l'immigration illégale », et appelle à des expulsions « immédiates ». Sa venue donne le la à une série de déplacements. Le leader du Rassemblement national, Marine Le Pen, s'envole pour l'enclave espagnole, en juin, pour afficher son soutien à son allié ibérique. Matteo Salvini, chef de la Lega, s'est exprimé sur les réseaux sociaux, affirmant que l'Europe « doit fermer les vannes ».
Ce défilé a une visée électorale évidente. Dans un contexte où la question migratoire structure les campagnes à l'approche des scrutins locaux espagnols, mais aussi à la présidentielle française de 2022, ces figures tentent de transformer la frontière de Ceuta en symbole de leur rhétorique identitaire. Il s'agit de faire exister une « menace » qui nécessiterait des solutions autoritaires : murs, refoulements systématiques, fin des droits fondamentaux des migrants.
Les migrants, grands perdants de la bataille de communication
Mais cette instrumentalisation n'est pas sans conséquences pour les habitants et les migrants eux-mêmes. Les associations locales dénoncent une « crise humanitaire » invisibilisée par le battage politique. L'ONG Caminando Fronteras rappelle que ces débarquements ne sont pas une vague inédite, mais un phénomène récurrent, souvent géré dans l'indifférence. Ce qui a changé, ce n'est pas la frontière, c'est la présence des caméras. Dans les rues de Ceuta, la colère monte aussi contre la récupération. Une partie de la population, de tradition ouvrière, s'est longtemps sentie abandonnée par les gouvernements populistes comme par les institutions européennes. Aujourd'hui, certains habitants disent comprendre l'exaspération des Vox et des Le Pen. D'autres, en revanche, expriment leur rejet de cette visibilité opportuniste.
La mairie de Ceuta, dirigée par le conservateur Juan Vivas, s'efforce de trouver un équilibre, rappelant que la priorité est de sécuriser la frontière tout en préservant les droits humains. Mais cette position est prise en tenaille entre les exigences de Bruxelles et la réalité d'une ville où se mêlent réfugiés syriens, migrants subsahariens et mineurs non accompagnés.
Un test pour l'Europe et son droit d'asile
Le gouvernement espagnol, quant à lui, tente de reprendre la main. Le ministre de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a dénoncé « l'usage opportuniste » de la crise migratoire et promis « une réponse ferme et humanitaire ». Le président Pedro Sánchez a également annoncé un durcissement des contrôles et une accélération des accords de réadmission avec Rabat. Mais cette posture est perçue comme trop timorée par la droite traditionnelle, qui s'est elle aussi engouffrée dans la brèche sécuritaire.
Au-delà de la politique espagnole, cette séquence illustre la dérive de l'Europe face aux flux migratoires. Chaque année, des milliers de personnes périssent en Méditerranée, et les gouvernements n'apportent que des réponses sécuritaires. La gauche et les ONG appellent à ouvrir des voies légales et à soutenir les pays de transit, mais le récit dominant reste celui de la protection des frontières. Ceuta est devenue le miroir de cette impasse.
Au final, le pari de l'extrême droite est partiellement réussi : imposer l'idée que la solution à la migration passe par la force. Mais le coût humain et social de cette stratégie est immense. Les enfants qui nagent vers les plages ne sont ni des envahisseurs ni des complices d'un complot, mais des victimes d'un système mondial inégalitaire. Pendant que les politiques jouent aux soldats, Ceuta garde en mémoire les cadavres de celles et ceux qui n'ont pas atteint l'Europe.



