Record de renonciations à la citoyenneté américaine en 2024
Renonciations à la citoyenneté américaine : un record en 2024

Un nombre record d'Américains renoncent à leur citoyenneté en 2024

Qui est-on sans son passeport, sans sa patrie de naissance ? Cette question résonne particulièrement chez les quelque 4 820 Américains ayant abandonné leur citoyenneté en 2024, l’un des niveaux les plus élevés jamais enregistrés aux États-Unis. L’ampleur du phénomène se mesure aussi dans les délais administratifs.

« Je me suis rendue au consulat de Francfort pour renoncer à ma nationalité en 2024 et on m’a annoncé qu’il faudrait entre huit et douze mois pour obtenir mon certificat de perte de nationalité, raconte Bridget, l’une d’entre eux. J’ai eu de la chance, je l’ai reçu au bout de “seulement” sept mois. »

Un chiffre qui interroge. Pourquoi sont-ils toujours plus nombreux à vouloir couper les ponts avec leur pays d’origine ? Pour Daan Durlacher, PDG d’Americans Overseas – une organisation indépendante qui accompagne les expatriés américains dans leurs démarches fiscales – les motivations varient selon les profils :

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« Chez les expatriés qui conservent encore des attaches aux États-Unis et se disent épuisés par la situation politique américaine, la renonciation devient une déclaration politique. Chez les binationaux, c’est surtout une question financière. »

C’est précisément pour cette raison que Bridget et Esmée ont décidé de renoncer à leur citoyenneté américaine. Âgées respectivement de 66 et 33 ans, elles sont nées aux États-Unis mais ont quitté le pays quelques mois plus tard. Toutes deux possèdent une seconde nationalité héritée de leurs parents : allemande pour Bridget, néerlandaise pour Esmée. Aucune n’a jamais travaillé aux États-Unis, elles restent pourtant soumises aux obligations fiscales américaines.

« Toute cette administration est un énorme casse-tête. Je n’ai aucun lien personnel avec les États-Unis. Je n’y ai jamais vraiment vécu. Je ne vois aucun avantage à conserver ce droit », explique Esmée, dont les démarches viennent tout juste de commencer.

Une tâche fastidieuse

Les États-Unis appliquent un système d’imposition fondé sur la citoyenneté : même lorsqu’ils vivent et travaillent à l’étranger, les Américains – ainsi que certains résidents permanents – doivent déclarer l’ensemble de leurs revenus mondiaux à l’Internal Revenue Service (IRS), et peuvent être amenés à payer des impôts aux États-Unis. Des mécanismes comme le crédit d’impôt étranger ou l’exclusion d’une partie des revenus gagnés à l’étranger permettent souvent d’éviter une double imposition complète, mais les obligations déclaratives restent lourdes et complexes et demandent parfois l’aide d’un tiers. Au point de pousser certains à choisir leur camp.

Rafaël, 26 ans, possédait jusqu’à fin 2024 trois nationalités : française, britannique et américaine. Ses revenus n’étaient pas assez élevés pour qu’il paie des impôts dans ce pays, mais il devait malgré tout effectuer ses devoirs fiscaux.

« Il n’existe pas de système public de télédéclaration là-bas, donc je devais passer par une entreprise privée. Et parfois, il fallait signaler des choses assez absurdes, comme les intérêts de mon Livret A, défiscalisé en France mais pas aux États-Unis. Tout cela prenait énormément de temps », raconte-t-il.

Beaucoup pensent qu’en renonçant à leur citoyenneté, ils seront débarrassés du problème. Or ce n’est pas si simple. Pour abandonner sa nationalité américaine, il faut être en règle avec ses obligations fiscales depuis au moins cinq ans. À cela s’ajoutent les frais de conseillers fiscaux, et les frais consulaires actuellement fixés à 2 350 dollars (environ 1 996 euros), une somme qui peut devenir un obstacle en soi.

Les binationaux en première ligne

« C’est de l’argent que j’aurais préféré dépenser en vacances », s’amuse Bridget. Dans un contexte où les départs se multiplient, ces frais pourraient toutefois être abaissés à 450 dollars (environ 380 euros) dès décembre prochain. Une évolution qui pourrait traduire une forme d’acceptation de cette vague de renonciations par les autorités américaines ?

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Mais les démarches ne s’arrêtent pas une fois le processus terminé. « Dès qu’il y a une procédure, je dois dire que je suis né aux États-Unis mais que je ne suis plus américain. Je dois fournir mon certificat de perte de nationalité. C’est un document dont j’aurai besoin toute ma vie. Même après avoir renoncé, il reste beaucoup de traces administratives », constate Rafaël.

Parmi les quelque 37 000 personnes accompagnées par Americans Overseas, les profils les plus susceptibles de renoncer à leur citoyenneté sont les plus diplômés et les binationaux. Selon Daan Durlacher, cela s’explique « probablement parce qu’ils ont des situations fiscales plus complexes et davantage de moyens financiers ».

Rupture symbolique

Lily, 37 ans, aujourd’hui installée en Suisse, le reconnaît volontiers : « Avoir un deuxième passeport, c’est un privilège énorme. » Originaire de Californie, elle possède également la nationalité belge grâce à son père. Sans cette seconde citoyenneté, elle n’aurait jamais pu envisager de renoncer à la première. Pour elle, l’enjeu n’était pas vraiment financier, mais surtout politique et social.

Lily vivait à San Francisco lorsque la pandémie de Covid-19 a bouleversé son quotidien. Isolement, sentiment d’insécurité croissant, crise sociale et absence d’attaches familiales sur place : autant de raisons qui l’ont poussée à rejoindre les siens en Europe en 2022.

Au fil des années, elle a fini par considérer son départ comme une rupture presque symbolique avec les États-Unis. « Renoncer à ma nationalité, c’était une forme de rébellion contre mon pays », affirme-t-elle aujourd’hui. Elle explique également s’être rendue compte que « construire une vie en Europe avec un passeport américain est plus compliqué, notamment avec les banques et les employeurs ».

Désormais, sur son CV, Lily se présente comme une citoyenne belge vivant en Suisse. « C’est plus simple administrativement », reconnaît-elle. Même constat du côté de Rafaël : « Si je voulais accéder à certains postes sensibles dans la fonction publique française, je voyais bien qu’avoir trop de nationalités pouvait poser problème, surtout dans le contexte actuel des relations avec les États-Unis. »

Décision irrévocable

Pour Daan Durlacher, il n’existe pas de solution miracle pour enrayer cette tendance. Selon lui, deux événements pourraient inverser le mouvement : une amélioration majeure de la situation politique américaine ou un conflit en Europe.

« Si une guerre éclatait en ici, je pense que les renonciations chuteraient brutalement, parce que les gens verraient leur citoyenneté américaine comme une porte de sortie, un filet de sécurité. Ils retourneraient aux États-Unis. »

Esmée plaisante d’ailleurs : « Je n’ai aucun intérêt à conserver ce passeport… sauf si la Russie attaquait l’Europe ! Dans ce cas, mon pays de naissance serait peut-être plus sûr. Mais je ne crois pas que cela arrivera… »

Et même si cela se produisait, la décision reste irrévocable. De quoi pousser certains à douter encore aujourd’hui. « Parfois, j’ai peur d’avoir gâché ma vie en prenant cette décision. Mais je me dis que c’était peut-être simplement le chemin que je devais suivre. Ce qui me manque de la Californie n’existe plus », confie Lily.

Les résidents permanents aussi sur le départ

Les binationaux ne sont pas les seuls à tenter de tourner la page américaine. Certains résidents permanents choisissent eux aussi de rompre leurs attaches avec les États-Unis. C’est le cas de Carl-Henrik. Ce développeur suédois s’y est installé en 1999 pour des raisons professionnelles. Après plusieurs années de démarches administratives complexes, il obtient finalement ce qu’il considérait alors comme le Graal : la carte verte, synonyme de résidence permanente.

Pourtant, vingt et un ans plus tard, il décide de quitter le pays. En cause : un mode de vie qui ne lui correspond plus, ainsi qu’un système de santé devenu « vraiment agaçant ». Il quitte le territoire en 2020, puis renonce officiellement à son statut de résident permanent quatre ans plus tard.

« On peut partir tout en le gardant, mais il faut continuer à payer des impôts. Cela devenait très compliqué pour moi, car j’avais des économies retraite aux États-Unis et je devais les déclarer à la fois là-bas et en Suède », explique-t-il.

S’il affirme que sa décision n’était pas motivée politiquement, il reconnaît néanmoins : « À l’époque, je ne me sentais pas personnellement menacé par le gouvernement. Mais aujourd’hui, je pense que je serais inquiet à l’idée qu’on puisse tenter de me déporter. »

Pour ces milliers de personnes, tourner le dos à leur citoyenneté revient désormais à chercher ailleurs ce que leur pays ne semble plus promettre : une stabilité, une liberté, ou simplement un endroit où se projeter. Reste alors une question : que dit d’un pays le fait que certains de ses citoyens soient prêts à payer pour ne plus en faire partie ?