Un livre décrypte l'évolution de la DGSE face aux défis démocratiques et technologiques
La DGSE analysée : adaptation aux défis démocratiques et technologiques

Une analyse inédite de la DGSE publiée simultanément en français et en anglais

Les éditions Nouveau Monde et la Georgetown University Press viennent de publier simultanément un ouvrage stimulant sur le renseignement français. Écrit par Damien Van Puyvelde, professeur à l'université de Leiden aux Pays-Bas et spécialiste des services de renseignement, ce livre analyse l'évolution du plus célèbre des services secrets français, la DGSE. Il examine son adaptation progressive depuis 1982 aux défis technologiques et aux enjeux démocratiques, qui exigent davantage de transparence.

Un chercheur français pionnier dans les études du renseignement

Chercheur associé à l'IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire), Van Puyvelde a déjà contribué à deux ouvrages de référence sur la cybersécurité et les opérations clandestines menées par les services secrets aux États-Unis et en Europe. Il appartient à cette jeune génération de chercheurs français qui investissent depuis peu la sphère des « intelligence studies », un champ nouveau en France mais bien installé dans les universités anglo-saxonnes.

Van Puyvelde réalise une performance notable avec cet ouvrage. Ce n'est ni un document de communication pour la DGSE, qui tente de s'ouvrir au grand public avec un contrôle strict, ni un livre à charge nourri de clichés ou de fantasmes. Il ne prétend pas faire de révélations sur des opérations clandestines, mais se tient à bonne distance, sans poncifs habituels, sans fascination excessive pour les soldats de l'ombre, et en toute indépendance.

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Deux questions centrales explorées dans l'ouvrage

Tout au long de son livre, Van Puyvelde explore deux questions essentielles : quelle est la légitimité d'un tel service dans une démocratie, et quels sont les contrôles démocratiques auxquels il est soumis ou devrait l'être ? Il a accordé sa première interview au Point à l'occasion de la parution de son livre, offrant des éclairages précieux.

Le Point : À quoi sert concrètement la DGSE dans un État démocratique comme la France ?

Damien Van Puyvelde : La DGSE a deux grandes missions. Premièrement, réduire l'incertitude et faciliter la prise de décision sur les questions de sécurité et de défense pour les ministres et la présidence de la République. Seconde mission : les actions clandestines à l'étranger, comme la diplomatie parallèle, la collecte d'informations, ou parfois des actions paramilitaires. Son rôle est d'élargir la gamme d'options disponibles pour le décideur politique.

L'ADN spécifique de la DGSE parmi les services occidentaux

La DGSE se définit comme un service intégré, couvrant à la fois le renseignement humain et électromagnétique, contrairement aux Britanniques qui séparent le MI6 et le GCHQ. Elle couvre aussi l'intégralité du cycle – recueil, analyse, action clandestine. Sa marque de fabrique reste la clandestinité, valorisant l'héritage du BCRA, né pendant l'Occupation. Autre particularité : la première vraie loi publique sur le renseignement en France date de 2015, alors qu'aux États-Unis, la CIA existe depuis 1947 par un acte du Congrès.

La différence entre la DGSE et les universitaires ou think tanks

La différence majeure réside dans l'accès à des sources clandestines, humaines et techniques, auxquelles les universitaires n'ont pas accès. La DGSE croise des informations obtenues au plus près de décideurs politiques étrangers. Dans les notes consultées, l'accès à ces sources prime sur l'analyse stratégique, qui est souvent secondaire. La culture de la DGSE est profondément opérationnelle, recherchant des profils axés sur le terrain et la collecte de renseignement brut.

Les limites géographiques et les partenariats de la DGSE

Avec 7 500 agents, la DGSE ne peut couvrir l'ensemble du monde. Elle se concentre sur un « arc de crise » allant de la Mauritanie à l'Asie centrale, incluant l'Afrique et le Moyen-Orient, où elle est historiquement forte. Pour les zones moins couvertes, elle redirige ses capteurs et s'appuie sur des partenariats, y compris avec des services controversés si cela sert les intérêts français, échangeant des informations avec ses alliés.

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Secret, transparence et contrôle démocratique

Concilier le secret avec les enjeux démocratiques est un défi. En France, un cadre légal existe depuis 2015, mais le contrôle sur les opérations clandestines sensibles reste limité. Les pratiques varient d'un président à l'autre. Aux États-Unis, le contrôle parlementaire est très poussé, avec des pressions budgétaires. En France, la DGSE est proche de l'exécutif, et le contrôle parlementaire, via la DPR, manque de moyens et est à construire.

L'accès aux archives et les problèmes démocratiques

Les chercheurs ont du mal à travailler sur les activités passées des services secrets en France, en raison d'un contrôle strict des archives, lié à la culture de la raison d'État. Van Puyvelde a eu accès à une dizaine de documents pour son livre, sur autorisation du directeur général, ce qui est rarissime. Les équipes d'archivistes sont réduites, avec des priorités aux requêtes judiciaires. Des documents vieux de cinquante ans devraient pouvoir devenir publics, car l'accès aux archives est crucial pour la transparence et évite la prolifération de fantasmes.

Damien Van Puyvelde. DGSE – Une brève histoire du renseignement français ; 306 pages ; 20,90 euros.