Prison d'Evin en Iran : situation critique et craintes d'exécutions accélérées
La situation à la prison d'Evin, établissement emblématique de la répression en République islamique d'Iran, est devenue extrêmement critique. Les forces spéciales de la police iranienne, connues sous le nom de Nopo, ont pris le contrôle total de l'établissement, verrouillant tous les accès tandis que les autorités administratives ont quitté les lieux. Les détenus font face à une pénurie croissante de nourriture, l'économat étant désormais fermé.
L'inquiétude grandissante des familles de prisonniers
Sur les réseaux sociaux, la femme d'un prisonnier politique condamné à trois ans d'incarcération pour avoir critiqué le pouvoir témoigne de l'angoisse qui gagne progressivement toutes les familles de détenus. Cette inquiétude s'amplifie dans un contexte régional particulièrement tendu, alors que le ciel de Téhéran s'embrase sous les frappes de missiles américains et israéliens. Le régime iranien, prêt à tout pour se maintenir au pouvoir, suscite des craintes quant au sort réservé aux prisonniers.
L'ONG Iran Human Rights tire déjà la sonnette d'alarme face au danger réel d'exécutions accélérées qui pourraient être menées sous le couvert des opérations de guerre. Cette institution carcérale, construite en 1972 sous le règne du dernier chah, vit depuis des décennies au rythme des soubresauts de l'histoire iranienne, devenant un symbole puissant de la répression politique.
L'université d'Evin : carrefour d'idées politiques
Chaque vague de colère populaire, suivie d'arrestations arbitraires massives, a vu son lot d'opposants y être brutalement incarcéré : royalistes, communistes, marxistes, libéraux, réformateurs et bien d'autres. Au-delà d'être un lieu d'horreur où la torture reste monnaie courante, l'établissement est paradoxalement devenu un carrefour d'idées politiques, au point d'être surnommé l'université d'Evin par ses occupants.
Louis Arnaud, otage retenu à Evin entre 2022 et 2024, décrit dans son ouvrage La Révolution intérieure une mosaïque complexe de groupes très hétérogènes, aux visions politiques et modes d'action profondément divergents. Bien que la majorité de ces détenus n'aspire qu'à la chute du régime des mollahs, leurs relations demeurent souvent conflictuelles, parfois même ouvertement hostiles.
La difficile cohabitation dans les cellules surpeuplées
Dans une seule et même cellule, on pouvait trouver un royaliste, un ancien réformateur et un libéral, tous réunis, explique Mohsen Amiri, futur doctorant en relations internationales, détenu pour son activisme universitaire durant le mouvement Femme, vie, liberté. Il a purgé sa peine dans la tristement célèbre section 209, quartier de haute sécurité des services de renseignement où s'entassent jusqu'à trente-cinq personnes dans un espace d'environ trente mètres carrés.
Cette promiscuité extrême devient encore plus difficile à vivre lorsque des opposants doivent partager leur quotidien avec des personnalités ayant gravité près du pouvoir. Karim Lahidji, président d'honneur de la Fédération internationale pour les droits humains, prend l'exemple de la militante Faezeh Rafsanjani, emprisonnée dans la section des femmes. La présence de la fille de l'ancien président, pilier de la Révolution, a parfois suscité un malaise palpable chez les autres détenues, parmi lesquelles figurent Nasrin Sotoudeh et Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023.
La méfiance permanente et les rumeurs manipulatoires
Loin de l'exposition médiatique de ces grandes figures d'Evin, une règle d'or tacite régit le quotidien des prisonniers plus anonymes : réduire au strict minimum toute affiliation politique visible. On s'efforce de dissimuler nos attaches organisationnelles ou nos liens politiques structurés, rapporte Mohsen Amiri, condamné à trois ans de prison avant d'être finalement amnistié. Car le risque d'infiltration ou de présence d'informateurs parmi les détenus représente une menace constante.
Cela rend le dialogue extrêmement difficile et instaure une méfiance permanente, complète Louis Arnaud. Le régime va même jusqu'à répandre délibérément de fausses rumeurs pour semer le doute et diviser les prisonniers. La pression psychologique est telle qu'il n'existe pratiquement aucun espace pour penser sereinement à l'avenir.
Les assemblées clandestines et les réflexions sur l'après-régime
Malgré cette atmosphère étouffante et cette méfiance généralisée, le Français a pu observer, dans la plus grande discrétion, des assemblées clandestines s'organiser progressivement. Ces réunions secrètes visaient principalement à trouver des compromis politiques au sein de la prison publique, cette section d'Evin aux conditions relativement plus humaines où il a ensuite été transféré.
Outre des actions symboliques, comme une grève de la faim collective organisée pour l'anniversaire de la mort de Mahsa Amini, les échanges en prison pouvaient servir de socle à des réflexions plus profondes sur l'après-régime. Kamyar Sharifi, autre étudiant téhéranais arrêté à cette période, a ainsi assisté à des débats animés sur l'identité islamique du pays ou sur l'avenir même du centre de détention : faut-il le préserver comme une forme d'héritage historique ?
La question épineuse du traitement de leurs propres bourreaux occupait également les esprits des détenus. Imaginez la scène surréaliste : nous sommes leurs prisonniers, et pourtant, dans un coin de la cellule, certains chuchotent que le jour de la libération, nous ne devrons absolument pas leur ressembler, se souvient le jeune homme aujourd'hui basé à Londres. Nous devrons les traiter avec équité, sans aucune torture, rien de tel ; simplement leur garantir un procès véritablement juste devant un tribunal impartial.
Les scénarios politiques imaginés dans l'ombre des cellules
Des discussions fascinantes émergeaient régulièrement sur ce à quoi pourrait concrètement ressembler un avenir politique idéal, poursuit Mohsen Amiri qui détaille certains scénarios imaginés dans la pénombre des cellules. Les détenus d'orientation de gauche s'articulaient plutôt autour de versions sophistiquées d'une démocratie fédérale. Les libéraux, de leur côté, décrivaient souvent des modèles républicains avancés ou des formes modernisées de monarchie constitutionnelle. Ces conversations existaient bel et bien, mais elles relevaient davantage de l'exploration intellectuelle que de la stratégie organisationnelle concrète.
Ces questionnements profonds sur l'après-République islamique n'ont cessé de gagner en intensité et en sophistication au fil des années. Le futur doctorant, qui a vu nombre de ses ex-codétenus se tourner vers un soutien explicite au fils du dernier chah, Reza Pahlavi, estime que des figures comme le sociologue Saeed Madani, le réformiste Mostafa Tajzadeh, le journaliste politique Mehdi Mahmoudian, proche du même courant, et Narges Mohammadi, pourraient jouer un rôle de premier plan dans un futur conseil de transition.
Louis Arnaud abonde en ce sens en voyant à Evin les figures clés potentielles d'un virage démocratique historique, en parallèle à Reza Pahlavi, dont le nom a été massivement scandé dans les rues du pays et à l'étranger, notamment en janvier dernier. Entre les bombes qui tombent et les barreaux qui enferment, l'Iran tout entier retient son souffle, suspendu entre la répression présente et l'espoir ténu d'un avenir différent.



