Une voix courageuse face à la répression iranienne
Figure emblématique de la société civile iranienne, l'avocate des droits de l'homme Nasrin Sotoudeh a payé un lourd tribut pour son engagement. Condamnée en 2019 à trente-trois années de prison, elle a passé la majeure partie des quinze dernières années derrière les barreaux. Sa santé s'étant gravement détériorée suite à une grève de la faim, la lauréate 2022 du prix Robert-Badinter contre la peine de mort a bénéficié, en juillet 2021, d'une autorisation temporaire de sortie pour raisons médicales, après trois ans et demi de détention dans les sinistres centres d'Evin à Téhéran et de Gharchak, au sud de la capitale.
Un témoignage exclusif sur la répression
Dans un entretien exclusif, la lauréate 2012 du prix Sakharov pour la liberté de l'esprit du Parlement européen s'exprime pour la première fois sur la répression sans précédent des manifestations de décembre et janvier dernier par la République islamique. « Nous tous, Iraniens, sommes encore sous le choc, l'incrédulité », confie-t-elle, s'interrogeant sur la capacité d'un gouvernement à se livrer à un tel massacre au XXIe siècle.
Elle évoque particulièrement les exécutions perpétrées dans les centres de détention et l'exposition macabre des cadavres : « Ces scènes de corps alignés côte à côte dans des sacs noirs en plein air, diffusées à la télévision d'État, marquent le coup de grâce ». Le fait que le guide suprême Ali Khamenei ait lui-même reconnu plusieurs milliers de morts renforce l'horreur de la situation.
La stratégie d'un régime aux abois
Selon Nasrin Sotoudeh, cette mise en scène macabre répond à une stratégie claire : « La République islamique souhaite rester au pouvoir pour une autre longue période en perpétrant un massacre plus étendu que tous ceux commis jusqu'à présent ». Elle avance une analyse historique troublante : « Tout gouvernement arrivé au pouvoir par un coup d'État ou une révolution se livre à un bain de sang dans la première demi-heure de son existence et dans la dernière demi-heure ».
Cette perspective l'amène à une question cruciale : « Sommes-nous dans la dernière demi-heure de ce régime ? ». Même dans cette hypothèse, elle insiste sur la nécessité de procès pour que nul pouvoir ne pense avoir le droit d'ôter la vie de cette manière.
Un mécontentement profond et persistant
Contrairement aux apparences, la répression n'a pas étouffé le mouvement de contestation. « Chaque répression entraîne une réaction naturelle de la société », explique l'avocate, reconnaissant un choc et un effondrement temporaire. Mais elle souligne : « Le mécontentement n'a pas disparu ».
Ce mécontentement est à la fois économique et politique. Le mouvement a débuté dans le bazar lorsque le cours du dollar a atteint 145 000 toumans, mais il s'alimente aussi des contrôles quotidiens exercés sur la population. « Le fait que les hommes ne puissent pas travailler en cravate, que la consommation d'alcool ou les relations sexuelles avant le mariage soient criminalisées alimente ce mécontentement », précise-t-elle, évoquant aussi l'emprisonnement de son mari pour avoir protesté contre le port obligatoire du hidjab.
La perspective d'un changement de régime
Nasrin Sotoudeh rejette catégoriquement la version officielle attribuant les tueries à des « terroristes » instrumentalisés par Israël et les États-Unis. « Ces accusations ne correspondent pas à la réalité », affirme-t-elle, évoquant des preuves filmées montrant des agents de l'État tirer sur les manifestants.
Elle aborde aussi la question délicate d'une intervention internationale, rappelant les règles du droit international concernant les interventions humanitaires dans le cadre du Chapitre VII de la Charte des Nations unies. « Le Conseil de sécurité a le droit de prendre diverses décisions, y compris une attaque militaire, dans le cadre de la responsabilité de protéger la population », explique-t-elle, tout en reconnaissant les obstacles posés par les vetos de la Russie et de la Chine.
Les forces de sécurité, clé de l'avenir
L'avocate observe que les forces de répression appliquent encore les ordres, motivées par une combinaison d'intérêts personnels, organisationnels et idéologiques. Mais elle rappelle l'exemple de la révolution de 1979 : « Le jour où les militaires ont déclaré leur neutralité, tout a changé ».
Elle conclut sur une note à la fois sombre et déterminée : « La population ne veut plus du pouvoir, elle veut imposer sa volonté et est prête à en payer le prix. La question est qu'on ne peut prévoir quand cela arrivera ». Un témoignage poignant qui éclaire la résistance persistante face à un régime qu'elle estime condamné.



