Après Harald Schumacher, Marco Materazzi et l'entièreté de l'Argentine, la France du football a désormais un nouvel ennemi. Ou plutôt une, en la personne de Celeste Amarilla, sénatrice paraguayenne. L'élue sud-américaine s'est fendue de plusieurs tweets racistes contre Kylian Mbappé après l'élimination de son pays par l'équipe de France. Sur X, elle a qualifié le capitaine et unique buteur du match de « Camerounais s'efforçant désespérément de passer pour un Français », rajoutant qu'il ne « savait pas écrire », qu'il « tétait des noix de coco » ou que les êtres les plus instruits qu'il a côtoyés étaient « des chimpanzés ».
La réponse de Mbappé et les menaces de poursuites
Dans un long message sur X, Kylian Mbappé a répondu lundi, la qualifiant de femme « méprisable » et « indigne de sa fonction ». Sans honte, Celeste Amarilla a encore répliqué et menace désormais le capitaine de procès pour « violence de genre ». La polémique semble loin d'être terminée, puisque la sénatrice donne cet après-midi une conférence de presse. Mais ce racisme décomplexé peut-il mener à un réel conflit diplomatique entre les deux pays ?
Une affaire sagement déminée
« Le Paraguay a déjà allumé beaucoup de contre-feux », indique Bertrand Badie, politiste spécialiste des relations internationales et professeur émérite à Sciences po. La présidence a contacté l'Elysée pour présenter ses excuses et se désolidariser de Celeste Amarilla, qui est de plus une élue d'opposition et ne peut donc pas être accusée de représenter le gouvernement. Le ministère des affaires étrangères paraguayennes s'est également fendu d'un communiqué : « Les propos de la sénatrice Celeste Amarilla sont contraires aux valeurs et principes qui inspirent la coexistence pacifique et le respect de la dignité humaine que promeut notre pays. Ils relèvent exclusivement de l'exercice de sa responsabilité individuelle et ne représentent en aucun cas la position du gouvernement de la République du Paraguay ni du peuple paraguayen. »
Les deux protagonistes de l'affaire eux-mêmes ont d'ailleurs tout fait pour ne pas donner une dimension nationale à la polémique. Kylian Mbappé isolant dans sa réponse la sénatrice du reste de sa nation : « Vous ne représentez pas le Paraguay, ce pays qui a transpiré la passion et l'honneur tout au long de la compétition. » Dans sa (lunaire) lettre ouverte, Celeste Amarilla précisait de son côté : « Le problème est entre vous [Kylian Mbappé] et moi. Je n'ai jamais rien dit contre la France, au contraire, je suis avec votre pays. »
Une affaire symbolique plus qu'une crise
Autre raison d'éviter le conflit diplomatique ouvert, les relations très limitées entre le Paraguay et la France. « L'entente est politiquement sereine, mais économiquement très peu dense, il ne s'agit pas d'un partenaire stratégique », chiffre Marine Champon, experte en gestion de crise au cabinet Initiatik. Les échanges commerciaux entre les deux pays ne pèsent que 110 millions d'euros d'échange, 70 fois moins qu'entre le Brésil et la France par exemple.
Leila Latreche, chercheuse en relations internationales et spécialiste de l'Amérique latine, résume : « C'est une affaire de diplomatie d'image, de soft power et de lutte contre le racisme dans le sport. Pas de crise diplomatique majeure en vue, mais un incident révélateur de la puissance symbolique du football et de la place des questions identitaires dans les relations internationales. »
Quel sort pour Celeste Amarilla ?
On a donc compris : pas de sous-marin nucléaire détourné dans l'océan Pacifique ni de rafales survolant Ascunsion. Reste une question. La France peut, et doit-elle, condamner la sénatrice à titre individuel, par exemple avec une interdiction du territoire ? Deux visions s'opposent. Pour Marine Champon, « une procédure excessive risquerait de redonner une caisse de résonance à l'affaire, alors que les deux Etats ont tout fait pour la déminer ».
Au contraire, pour Bertrand Badie, le propos ne doit pas rester impuni. « Il me paraîtrait difficile d'échapper à une sanction personnalisée contre Celeste Amarilla, on ne peut pas laisser une banalisation de ce genre d'outrance ». Le diplomate estime donc qu'une « mesure symbolique s'impose » mais « tarde un peu à venir », regrettant notamment le manque de réaction officielle de la part de l'Elysée (qui a exprimé son soutien dans un communiqué non-public et ne ciblant pas directement Celeste Amarilla) ou du ministère de Lutte contre les discriminations.
Quelle que soit la décision, les mesures resteront symboliques, assure Maria Elisa Alonso, politologue à l'université de Lorraine : « Le racisme est très peu puni par la loi au Paraguay, il sera donc difficile de sanctionner la sénatrice, qui bénéficie en plus de l'immunité parlementaire. » Celeste Amarilla est déjà connue au pays pour de nombreux propos polémiques, sans avoir jamais été sanctionnée jusque-là. « Entre la désolidarisation du pays et la loi qui la protège, il n'y a pas de raison que l'affaire aille plus loin », estime la politologue.



