Le jeu en ligne Ethnoguessr, lancé en avril 2025, suscite une vive polémique. Il consiste à deviner l'origine géographique ou l'ethnie d'individus à partir de « visages moyens », en s'appuyant sur les données du portail humanphenotypes.net. Des scientifiques interrogés dénoncent une méthodologie non scientifique et des références à des théories racistes.
Un jeu basé sur des données douteuses
Ethnoguessr a regagné en popularité en France, notamment après que le vidéaste « Le Joueur du Grenier » a joué une partie lors du ZEvent. Le 15 septembre, le média Histoires Crépues a dénoncé dans une vidéo un jeu présenté comme « objectif », mais qui repose en réalité « sur de vieilles théories racistes, infondées depuis près d'un siècle ».
En ligne, les internautes sont divisés : beaucoup jugent inacceptable de figer l'identité à la seule apparence. D'autres y voient une façon d'en apprendre plus sur différentes cultures : « notre histoire se voit sur notre visage ». Certains tempèrent, suggérant par exemple « qu'il aurait été plus instructif d'utiliser des objets d'art ou des architectures régionales ».
Une méthodologie inexistante selon les scientifiques
Pour justifier son sérieux, le site s'adosse à Human Phenotypes. Pourtant, les experts interrogés sont formels : la méthodologie n'a rien de scientifique. Paul Verdu, anthropologue, généticien et directeur de recherche au CNRS, souligne que la page « méthode » ne présente aucune formule mathématique. Or, en science, un chercheur doit permettre à ses pairs de répliquer ses calculs. Ici, impossible de savoir comment sont traités les graphiques et les données, ni même d'identifier formellement les auteurs, ce qui exclut d'emblée la démarche du champ scientifique.
Le site compile une vaste bibliographie sans relier les sources aux affirmations, et mélange des études d'époques différentes utilisant des données hétérogènes difficilement comparables. Pour l'historien et philosophe des sciences Claude-Olivier Doron, le projet politique est clair : il s'agit de « revivifier toutes les études d'anthropologie raciale développées jusqu'aux années 1960 en les mêlant avec des études plus récentes ». Les catégories utilisées (comme « bantoïdes », « inarides » ou « norides ») proviennent directement de la raciologie et de l'anthropologie coloniale du milieu du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. Plus grave encore, le site cite explicitement Hans F. K. Günther, théoricien de l'idéologie raciale hitlérienne, et Egon von Eickstedt, anthropologue parti en quête de populations « aryennes » dans l'Himalaya.
Des biais cognitifs exploités
Autre aberration du site Human Phenotypes : figer la répartition des types humains autour de l'an 1500, ignorant les migrations et métissages qui ont toujours existé, comme le confirment les scientifiques. Le site entend donner une photographie de l'an 1500, alors même que les données sur lesquelles il s'appuie datent en majorité du XXe siècle. Les auteurs eux-mêmes admettent les faiblesses statistiques de leurs méthodes, mais choisissent de passer outre, en soulignant notamment que les résultats fondés sur des études de population empêcheraient d'obtenir le résultat qu'ils désirent, c'est-à-dire des phénotypes bien nets et différenciés.
Plutôt que de tester des hypothèses, le site joue sur les biais cognitifs. Paul Verdu explique que les joueurs ont tendance à valider les résultats correspondant à leurs a priori, ignorant les incohérences. Pourtant, le chercheur explique que la science peine encore aujourd'hui à expliquer comment un trait physique comme la forme du nez se transmet précisément au niveau de l'ADN. « C'est la méthode classique de la théorie racialiste, explique le directeur de recherche au CNRS, en se basant sur des différences physiques réelles ou supposées, on crée des catégories pour y classer les gens. Mais on évite ensuite soigneusement de vérifier si ces "boîtes" reposent sur une réalité scientifique ou si elles expliquent quoi que ce soit. »
Des liens avec le mouvement « Human Biodiversity »
Derrière l'aspect ludique se cache un agenda idéologique bien documenté d'après Claude-Olivier Doron. Il rappelle que l'hébergement sous le nom de domaine « HBD » fait référence à la Human Biodiversity. Ce concept, massivement repris par les suprémacistes blancs et l'Alt-Right américaine depuis 2000, vise à réhabiliter l'anthropologie raciale sous couvert de science. Pour Claude-Olivier Doron, la dimension ludique du jeu n'est pas neutre : elle banalise les grilles de lecture raciales au quotidien. « Ces jeux ont potentiellement des effets problématiques parce qu'ils invitent les personnes à se penser et à se rapporter aux autres en fonction du phénotype et à donner de l'importance à ce dernier alors qu'il ne signifie pas grand-chose ». Elle conforte ainsi l'idée fausse que les races sont des réalités biologiques évidentes.



