À Berlin, une vague de jeunes femmes chinoises se mobilise pour briser l'omerta entourant le procès d'un médecin chinois accusé d'avoir donné des conseils en matière de soumission chimique à un groupe d'hommes sur Telegram. Leurs agissements, qualifiés de « Auto-école pour experts en Allemagne », où les femmes étaient assimilées à des véhicules et les viols à des « trajets en voiture », n'ont trouvé aucun écho dans les grands médias en Chine, pays où les droits des femmes restent un sujet sensible.
« Ça aurait pu être moi »
Une jeune femme utilisant le pseudonyme de Wang Ming pour ne pas être identifiée confie : « Ça aurait pu être moi. » C'est la troisième fois qu'elle vient depuis Hambourg pour assister à une audience, et elle compte encore refaire les 300 km de trajet pour d'autres. « Être présente, c'est la seule chose que je puisse faire » pour les victimes, ajoute celle qui vit depuis cinq ans en Allemagne. Outre l'envie « de montrer » sa « solidarité », cette diplômée en sciences sociales, âgée d'une vingtaine d'années, est venue aussi « savoir ce qu'il s'est passé ».
Le médecin accusé et ses conseils
Jugé depuis fin mai, Shao Zhiting, silhouette menue et frêle, cheveux coupés ras, le visage masqué par des lunettes et un masque chirurgical, se montre impassible dans le box, alors que le jugement, prévu pour le 8 juillet, approche. Ce médecin de formation est accusé d'avoir conseillé un groupe de huit hommes sur l'usage de médicaments pour endormir des femmes et en abuser plus facilement. « Pour un poids d'environ 105 livres (47 kg), on devrait administrer environ quatre doses de Triazolam », un somnifère, a écrit le trentenaire en décembre 2024, selon un document lu à l'audience.
Il est aussi soupçonné d'agressions sexuelles, pour certaines en groupe, sur sa compagne « inconsciente, ou du moins endormie » à Pékin entre 2019 et 2021, avant son installation à Berlin. Ses conseils ont, selon le parquet, aidé le chef présumé du groupe Telegram à violer une femme en janvier 2024 à Francfort. En février, ce dernier, Zhang Dapeng, a été condamné pour sept viols et quatre tentatives de meurtre, à quatorze ans de prison. En avril, un étudiant chinois de Munich, Zhongyi J., a lui écopé de 11 ans et 3 mois de prison pour avoir drogué, violé et filmé sa partenaire à plusieurs reprises.
Une vingtaine de victimes
Les différentes enquêtes ont identifié au total une vingtaine de victimes, principalement en Allemagne, mais le nombre réel pourrait être plus élevé. Contrairement au procès de l'ex-mari de Gisèle Pelicot et de dizaines d'hommes accusés de l'avoir violée alors qu'elle était inconsciente, l'affaire a rencontré un écho limité en Allemagne, sauf chez les immigrées chinoises. Wang Ming raconte qu'à la première audience, les 30 places du public étaient occupées « à 95 % » par des femmes chinoises et que d'autres attendaient dans la cage d'escalier.
Mobilisation des immigrées chinoises
Après les audiences, certaines se retrouvent pour « faire le point » sur le dossier, raconte-t-elle. « Certaines ont étudié le droit ou la médecine, et comprennent mieux telle partie, et d'autres une autre. C'est comme assembler un puzzle », poursuit Wang Ming. Autre observatrice du procès, Mme Zhang, qui ne souhaite pas que son prénom soit publié, explique le phénomène par une société chinoise « marquée par le patriarcat » où les « idées traditionnelles de supériorité masculine et la préférence pour les fils sont restées très présentes ».
Des femmes vues « comme un produit de consommation »
Combinés à la politique de planification démographique très stricte dite de l'enfant unique, menée de 1979 à 2016 pour lutter contre la pauvreté et la surpopulation, ces stéréotypes ont conduit à un déséquilibre entre les sexes, explique-t-elle à l'AFP. Selon les données d'un recensement publiées en mai, la Chine compte 29 millions d'hommes de plus que les femmes, soit un ratio de 104 pour 100. Devenues « une ressource rare », les femmes y sont donc « parfois vues comme un produit de consommation », souligne Mme Zhang, la quarantaine, qui travaille dans la culture. Même si « les choses se sont améliorées » ces dernières années, les violences sexuelles envers les femmes se produisent encore « très souvent en Chine sans conséquences » sérieuses pour les auteurs, affirme Wang Ming. La jeune femme ne se dit donc « pas surprise » par le calme apparent de l'accusé qui, selon elle, ne montre « aucun signe de remords ».



