L'arrivée de Lionel Messi à l'Inter Miami, en juillet 2023, a provoqué un séisme médiatique et sportif aux États-Unis. Mais au-delà du phénomène marketing, cet événement cristallise les tensions identitaires et politiques qui traversent le pays. L'historien et politologue Mahmood Mamdani, dans un essai récent, analyse comment le football (soccer) est devenu le théâtre des luttes autour de l'immigration, de la diversité et de l'identité nationale américaine.
Le football, miroir des fractures américaines
Pour Mamdani, le football n'est pas un simple sport : il est un révélateur des clivages ethniques et raciaux aux États-Unis. Alors que le football américain et le baseball sont historiquement associés à la culture blanche et conservatrice, le soccer est perçu comme un sport d'immigrés, notamment latinos. Selon une étude de la Pew Research Center, 43 % des adultes hispaniques aux États-Unis se disent fans de football, contre 28 % des Blancs non hispaniques. Cette différence alimente un discours politique où le football devient un symbole de la « menace » migratoire pour une partie de l'électorat de Donald Trump.
Messi et le rêve américain revisité
L'arrivée de Messi, icône argentine, dans une ligue américaine en pleine expansion (la MLS) illustre cette ambivalence. D'un côté, elle incarne le rêve américain d'intégration par le talent et le travail. De l'autre, elle ravive les peurs d'une Amérique « latinisée », comme le montrent les réactions hostiles sur les réseaux sociaux. Un tweet de l'ancien conseiller de Trump, Steve Bannon, qualifiant Messi de « symbole de l'invasion silencieuse », a été partagé plus de 50 000 fois. Pour Mamdani, cette polarisation n'est pas nouvelle : « Le football a toujours été un espace de négociation identitaire, mais il est devenu un champ de bataille politique dans l'Amérique de Trump. »
L'héritage de Mamdani : football et citoyenneté
Dans son ouvrage Football and the Politics of Belonging, Mamdani soutient que le soccer offre une alternative au modèle assimilationniste américain. Contrairement au baseball, qui exigeait des immigrés qu'ils adoptent les codes culturels anglo-saxons, le football permet l'expression des identités multiples. Il cite l'exemple de l'équipe nationale féminine américaine, où des joueuses comme Megan Rapinoe (blanche, ouvertement gay) et Alex Morgan (blanche, mère au foyer) coexistent avec des joueuses d'origine mexicaine ou africaine. Cette diversité, selon Mamdani, est une force, mais elle est aussi perçue comme une menace par les partisans d'une Amérique blanche et chrétienne.
Trump, le football et la guerre culturelle
Donald Trump a lui-même instrumentalisé le football à des fins politiques. En 2018, il a critiqué les joueurs de la NFL qui s'agenouillaient pendant l'hymne national pour protester contre les violences policières. Mais son rapport au soccer est plus complexe. En 2020, il a tenté de séduire l'électorat latino en organisant un match de football à la Maison-Blanche. Selon un sondage de l'Université Quinnipiac, 67 % des Latinos considèrent que Trump est hostile à leur communauté, mais 32 % d'entre eux estiment qu'il fait des efforts pour les comprendre. Le football devient ainsi un outil de communication politique ambigu.
L'avenir du football américain
La MLS attire désormais des investisseurs étrangers et des stars internationales. Le nombre de téléspectateurs pour la Coupe du monde 2026, qui se déroulera aux États-Unis, est estimé à plus de 100 millions. Mais cette croissance s'accompagne de tensions. Les ligues de jeunes, où le football est majoritairement pratiqué par des enfants d'immigrés, sont souvent sous-financées par rapport au football américain. Pour Mamdani, l'essor du soccer ne résoudra pas les inégalités structurelles, mais il offre un laboratoire pour repenser l'appartenance nationale. « Le football nous oblige à accepter que l'Amérique est multiple, conclut-il. Et cela, c'est à la fois une promesse et une menace. »



