Depuis plusieurs semaines, l'Ukraine multiplie les frappes ciblées contre la Crimée annexée, visant à isoler la péninsule et à épuiser les forces russes. Selon des analystes militaires interrogés par Libération, cette stratégie vise à couper les lignes d'approvisionnement terrestres et maritimes de Moscou, tout en affaiblissant le moral des troupes stationnées dans la région.
Des frappes de plus en plus précises
Les attaques ukrainiennes se concentrent sur des infrastructures clés : le pont de Kertch, qui relie la Crimée à la Russie continentale, ainsi que des dépôts de munitions et des bases navales. Le 22 juin, une frappe ukrainienne a endommagé un ferry transportant du carburant près du port de Kertch, provoquant un incendie. Selon le commandement sud de l'armée ukrainienne, cette opération avait pour but de réduire la capacité logistique russe dans la région.
« L'objectif est de transformer la Crimée en une forteresse assiégée, où chaque mouvement russe devient coûteux et risqué », explique Ivan Kovalchuk, expert militaire au Centre d'études stratégiques de Kiev. Il précise que les forces ukrainiennes utilisent désormais des drones maritimes et des missiles longue portée, dont les Storm Shadow fournis par le Royaume-Uni.
Un impact sur le moral des troupes russes
Ces frappes auraient un effet psychologique significatif. Selon des sources ukrainiennes, des soldats russes en Crimée auraient exprimé leur mécontentement face à l'absence de livraisons de nourriture et de munitions. Un rapport des renseignements militaires ukrainiens (GUR) indique que « le moral des troupes russes en Crimée est au plus bas, avec des cas de désertion en hausse ». Le GUR affirme que 15 soldats russes ont été arrêtés pour désertion dans la région en mai, un chiffre en augmentation par rapport aux mois précédents.
« La Crimée était présentée comme un territoire sûr, mais les frappes ukrainiennes montrent que même là, ils ne sont pas à l'abri », commente Tatiana Stanovaïa, analyste politique au Carnegie Russia Eurasia Center. Elle souligne que cela mine la propagande russe qui promettait une vie normale dans la péninsule.
Les conséquences économiques pour la Russie
Au-delà de l'aspect militaire, la stratégie ukrainienne a des répercussions économiques. Les frappes sur les infrastructures portuaires de Sébastopol et de Feodossia perturbent le commerce maritime. Selon des données du ministère russe des Transports, le trafic de marchandises via les ports de Crimée a chuté de 40 % depuis le début de l'année. La Russie doit désormais approvisionner la péninsule par voie terrestre via le pont de Kertch, dont la capacité est limitée après les dommages subis.
« Chaque missile ukrainien qui touche une cible en Crimée coûte des millions de dollars à la Russie, non seulement en dommages directs, mais aussi en perturbations logistiques », souligne un rapport du Royal United Services Institute (RUSI). Les experts estiment que Moscou a dû redéployer des systèmes de défense aérienne depuis d'autres fronts pour protéger la Crimée, affaiblissant ainsi ses positions ailleurs.
Quelles limites pour Kiev ?
Cependant, cette stratégie a ses limites. L'Ukraine ne dispose pas encore de capacités suffisantes pour mener une offensive terrestre en Crimée. Les frappes à distance, bien qu'efficaces, ne peuvent à elles seules chasser les forces russes. « Isoler la Crimée est une chose, la reprendre en est une autre », prévient Michael Clarke, analyste militaire à la RUSI. Il estime que Kiev a besoin de plus de systèmes d'artillerie et de missiles à longue portée pour maintenir la pression.
Par ailleurs, la Russie renforce ses défenses autour de la péninsule. Des images satellite montrent la construction de nouvelles tranchées et de positions d'artillerie le long de l'isthme de Perekop, qui relie la Crimée au continent ukrainien. Selon le ministère britannique de la Défense, la Russie a déployé des unités de la 58e armée combinée dans la région, initialement positionnées dans le sud de l'Ukraine.
Vers un conflit prolongé ?
La stratégie ukrainienne en Crimée s'inscrit dans une approche plus large d'usure. En rendant la péninsule coûteuse à tenir, Kiev espère forcer Moscou à négocier ou à se retirer. « La Crimée est le point faible de Poutine », affirme Volodymyr Zelensky dans une interview récente. « Si nous pouvons lui montrer qu'il ne peut pas la garder, il devra reconsidérer ses objectifs de guerre. »
Mais les experts restent prudents. « Poutine a investi trop de capital politique dans la Crimée pour l'abandonner facilement », conclut Tatiana Stanovaïa. La bataille pour la péninsule pourrait donc s'étendre sur des mois, voire des années, avec des conséquences humanitaires pour les civils. Selon les Nations unies, environ 2,4 millions de personnes vivent en Crimée, dont beaucoup dépendent des approvisionnements russes.



