Le Sahel, épicentre mondial du terrorisme pour la troisième année consécutive
Les juntes militaires du Mali, du Niger et du Burkina Faso, soutenues par leurs alliés les plus fidèles, continuent de proclamer des succès militaires spectaculaires face aux groupes djihadistes. Pourtant, les faits demeurent implacables. Pour la troisième année consécutive, le Sahel concentre près de la moitié des décès liés au terrorisme à l'échelle mondiale, selon le dernier Indice mondial du terrorisme publié par l'Institute for Economics and Peace, un groupe de réflexion basé en Australie.
Des chiffres alarmants qui confirment une tendance lourde
En 2025, sur les 5 582 victimes recensées dans le monde, presque une sur deux est tombée dans cette bande sahélienne, désormais devenue la zone la plus touchée par la violence djihadiste. Cet indice, qui classe depuis treize ans 163 pays selon l'impact du terrorisme, utilise comme indicateurs le nombre d'attaques, de morts, de blessés et d'otages.
La bascule est spectaculaire : en 2007, la région ne représentait que 1 % des décès liés au terrorisme. Aujourd'hui, elle incarne le foyer principal du terrorisme à l'échelle mondiale, nourri par l'effondrement sécuritaire, les recompositions géopolitiques et l'échec répété des stratégies militaires.
L'Afrique subsaharienne face à une situation multifacette
L'Afrique subsaharienne subit une situation aux multiples facettes. Le Nigeria affiche la plus forte hausse, avec 750 victimes, soit une augmentation de 46 % par rapport à 2024. Cette hausse est principalement due aux actions de l'État islamique en Afrique de l'Ouest (ISWAP) et de Boko Haram.
La République démocratique du Congo connaît également une aggravation significative, avec 467 décès enregistrés, marquant une hausse de 28 %. Ces attaques sont provoquées par les Forces démocratiques alliées (ADF), affiliées à l'État islamique, qui ciblent délibérément les civils, les lieux de culte, les hôpitaux et même les cérémonies funéraires.
Une accalmie trompeuse pour les populations civiles
À première vue, certains indicateurs pourraient laisser croire à une accalmie relative. Le Burkina Faso, longtemps considéré comme le pays le plus touché au monde, enregistre une baisse de 45 % des décès en 2025. Cependant, cette amélioration apparente est profondément trompeuse.
Elle s'explique avant tout par la chute drastique des victimes civiles, qui ont diminué de 84 %, et non par un recul significatif de la menace terroriste. Sur le terrain, les groupes djihadistes ont simplement modifié leurs cibles prioritaires.
Le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, concentre désormais ses attaques sur les forces armées régulières. Cette évolution tactique réduit le coût politique international tout en maintenant une pression maximale sur les États concernés. En 2025, ce groupe reste l'un des plus meurtriers au monde, avec 1 274 morts revendiquées.
La stratégie d'asphyxie économique au Mali
Au Mali, cette stratégie prend une dimension supplémentaire : celle de l'asphyxie économique systématique. En ciblant délibérément les convois de carburant et en imposant des blocus rigoureux, notamment dans la région de Kayes, JNIM ne cherche plus seulement à frapper militairement — il cherche à gouverner indirectement, en paralysant progressivement les capacités de l'État.
Le piège des réponses purement sécuritaires
Pour Jessica Moody, spécialiste des dynamiques de conflit en Afrique de l'Ouest, la persistance du Sahel comme épicentre mondial du terrorisme s'explique en grande partie par un constat dérangeant : l'échec patent des réponses sécuritaires traditionnelles.
« La plupart des efforts pour lutter contre les violences djihadistes n'ont pas permis de s'attaquer aux causes profondes des insurrections, qui sont la pauvreté endémique, le manque criant d'opportunités économiques et les tensions intercommunautaires historiques », analyse-t-elle avec précision. Pire encore : certaines stratégies militaires auraient même aggravé la situation globale.
Au Mali comme au Burkina Faso, les opérations militaires intensives ont renforcé la défiance croissante entre les populations locales et les autorités étatiques. « Les civils sont fréquemment ciblés de manière indiscriminée, ce qui accentue les tensions sociales et rend les populations plus susceptibles de rejoindre des groupes djihadistes par désespoir », poursuit la chercheuse.
Les interventions internationales et leurs limites
Le constat amer vaut également pour les interventions internationales successives. Pensées initialement comme des démonstrations de force dissuasive, elles ont parfois ignoré les réalités locales complexes. La présence française, en particulier, a été largement contestée et habilement instrumentalisée par les groupes djihadistes dans leur propagande quotidienne.
« L'idée qu'on peut vaincre ces groupes uniquement par la puissance militaire conventionnelle est une illusion dangereuse », tranche Jessica Moody avec conviction. « Plus les interventions armées se multiplient sans stratégie politique cohérente, plus la violence globale augmente de manière exponentielle. »
Du retrait occidental au pari risqué russe
Le retrait progressif des forces françaises et onusiennes, après les coups d'État successifs au Mali en 2020 et 2021, au Burkina Faso en 2021 et au Niger en 2023, a ouvert la voie à une nouvelle influence régionale : celle de la Russie.
À travers les mercenaires de Wagner, puis d'Africa Corps, Moscou s'est imposé comme un partenaire sécuritaire alternatif aux puissances occidentales. Mais sur le terrain concret, les résultats sont loin des promesses initiales.
Les méthodes employées — souvent brutales, indiscriminées et peu soucieuses du droit international — ont contribué à une explosion inquiétante des violences contre les civils innocents. En retour, ces violences alimentent mécaniquement le recrutement djihadiste, notamment au sein des communautés marginalisées comme les Peuls, régulièrement ciblées par les représailles.
L'extension menaçante vers les pays côtiers
Longtemps contenue au cœur sahélien, la menace terroriste s'étend désormais vers le sud de manière préoccupante.
Le Bénin, passé de la 26e à la 19e place mondiale dans l'indice du terrorisme, incarne parfaitement cette progression inquiétante. Le Togo, le Sénégal ou encore le Nigeria sont également dans la ligne de mire directe des groupes armés. L'objectif stratégique des groupes djihadistes est clair : atteindre la côte atlantique, accéder aux ports stratégiques et élargir leur emprise territoriale vers de nouvelles zones.
« Des groupes comme JNIM cherchent activement à atteindre la mer, et les pays côtiers sont leur voie d'accès la plus directe et logique », souligne Jessica Moody avec inquiétude.
La fragilité structurelle des États côtiers
Face à cette pression croissante, les États côtiers tentent désespérément de renforcer leurs dispositifs sécuritaires traditionnels. Mais leur fragilité structurelle profonde les expose à d'autres risques majeurs, notamment « de soulèvements militaires spontanés, de coups d'État répétés et d'ingérences accrues de puissances étrangères concurrentes. Cela n'augure rien de bon pour la stabilité à long terme, comme on a déjà pu le constater amèrement au Sahel », pointe l'experte avec réalisme.
La Côte d'Ivoire et le Ghana apparaissent, pour l'instant, plus résilients face à cette menace diffuse. Des investissements substantiels dans le développement régional, des politiques de décentralisation ambitieuses et un renforcement significatif des frontières ont permis de contenir temporairement la menace. Mais cette relative stabilité reste précaire et constamment menacée.
La fracture sociale, carburant essentiel du djihadisme
Car au-delà des dynamiques militaires complexes, c'est bien la question sociale fondamentale qui demeure centrale dans cette crise régionale.
La pauvreté endémique, l'absence criante de services publics essentiels, le chômage massif des jeunes : autant de facteurs structurels qui nourrissent le recrutement djihadiste de manière continue. Dans de nombreuses zones rurales isolées, rejoindre un groupe armé relève moins d'une adhésion idéologique profonde que d'une stratégie de survie économique désespérée.
À cela s'ajoute la crise humanitaire des déplacés internes et des réfugiés, qui fragilise dangereusement les équilibres locaux précaires, notamment dans le nord de la Côte d'Ivoire et du Ghana.
Une réalité difficile à ignorer
Au fond, le Sahel illustre une réalité désormais difficile à ignorer : il n'existe pas de solution strictement sécuritaire à une crise profondément politique, sociale et économique. « Davantage d'armes sophistiquées ne signifie pas davantage de paix durable », résume Jessica Moody avec lucidité.
Tant que les États concernés ne parviendront pas à restaurer leur légitimité politique, à offrir des perspectives économiques concrètes et à apaiser les tensions communautaires historiques, les groupes djihadistes continueront de prospérer dans l'ombre.
Et l'épicentre mondial du terrorisme restera, pour longtemps encore, solidement arrimé au Sahel, cette région en proie à des défis multiples et interconnectés.



