L'historien Nicolas Werth, spécialiste de l'Union soviétique, estime que la manière dont l'Empire russe a implosé en 1917 contient les germes de l'esprit de revanche qui alimente aujourd'hui la guerre en Ukraine. Dans un entretien publié par Libération, il analyse les racines historiques du conflit actuel.
Une implosion impériale aux conséquences durables
Nicolas Werth rappelle que l'Empire russe s'est effondré en février 1917, avant même la révolution bolchevique d'octobre. Cette implosion a été brutale et a laissé des traumatismes profonds. Selon lui, la perte de territoires, l'humiliation ressentie et la fragmentation de l'ancien empire ont créé un terreau fertile pour un sentiment de revanche.
L'historien souligne que la guerre civile qui a suivi (1918-1922) a été particulièrement meurtrière, avec des millions de morts. Cette violence fondatrice a marqué les esprits et a nourri un récit de victimisation qui persiste encore aujourd'hui.
Une analyse des racines de la guerre en Ukraine
Pour Nicolas Werth, la guerre en Ukraine est en partie une conséquence de cette histoire impériale. Il explique que la Russie de Vladimir Poutine instrumentalise cette mémoire pour justifier ses ambitions territoriales. La notion de « monde russe » (Russkiy mir) s'inscrit dans cette continuité historique.
L'historien insiste sur le fait que la manière dont l'Empire russe a implosé a créé des frontières arbitraires et des peuples déplacés, notamment les Ukrainiens. Cette situation a été vécue comme une injustice par certains nationalistes russes, qui rêvent de restaurer l'empire perdu.
Des parallèles avec l'effondrement de l'URSS
Nicolas Werth établit un parallèle avec l'effondrement de l'URSS en 1991. Il note que là encore, la dissolution a été soudaine et a laissé des millions de Russes hors des frontières de la nouvelle Fédération de Russie. Ce phénomène a renforcé le sentiment de déclassement et de nostalgie impériale.
L'historien conclut que tant que la Russie n'aura pas fait le deuil de son empire, elle continuera de voir les États voisins comme des territoires à reconquérir. Il appelle à une prise de conscience historique pour sortir de cette logique de revanche.



