Le rêve inassouvi d'une mère géorgienne
« Je rêve souvent de Vladimir. Je rêve qu'il revient ici et qu'il ne veut pas me parler. Pourquoi tu m'en veux ? Ce n'est pas ma faute. » Ces mots, prononcés en 2009 devant la caméra de la réalisatrice Ineke Smits, étaient ceux de Vera Nikolaïevna Putina, une femme de 82 ans qui affirmait depuis neuf ans être la mère biologique de Vladimir Poutine, qu'elle surnommait affectueusement Vova.
Dans un poignant témoignage, elle exprimait la tristesse infinie d'une vieille femme dont le seul souhait avant de mourir était de revoir une dernière fois ce fils qu'elle n'avait plus embrassé depuis ses 10 ans. Alors que l'ONU présente aujourd'hui un rapport sur les enlèvements d'enfants ukrainiens emmenés en Russie, cette rumeur persistante sur l'enfance du maître du Kremlin refait surface avec une résonance particulière.
Le récit officiel et ses zones d'ombre
Dans Première personne, l'entretien autobiographique accordé à trois journalistes russes en 2000, Vladimir Poutine présente une version bien différente. Il se décrit comme le fils de Vladimir Spiridonovitch Putin, sous-marinier grièvement blessé pendant le siège de Leningrad en 1941, devenu maître d'œuvre dans une usine de construction de wagons de métro, et de Maria Ivanovna, ouvrière ayant elle-même frôlé la mort lors du même siège.
Ce récit familial, qui lui confère toute légitimité à défiler avec le « Régiment immortel » en brandissant le portrait de son père, présente cependant des zones d'ombre troublantes. Le journaliste Yuri Felshtinsky note dans De la terreur rouge à l'État terroriste que Poutine semble confus sur les dates de décès de ses parents, les variant selon les interviews. « Poutine n'a aucune idée de la date exacte de la mort de ses parents », conclut Felshtinsky.
Metekhi, le village géorgien qui revendique Vova
À Metekhi, village rural de Géorgie proche de Gori, ville natale de Staline, il ne faisait pourtant aucun doute que Vova et le maître du Kremlin ne faisaient qu'un. Les anciens camarades de classe décrivaient un enfant chétif, passionné de pêche et de bagarres, toujours déterminé à gagner.
Le coiffeur du village se souvenait : « Il avait de l'aplomb : on reconnaît le loup de l'agneau. » Vera elle-même, selon les témoignages locaux, aurait élevé son fils avec l'ambition d'en faire « le président de la Grande Russie ». Mais la réalité, comme souvent, était plus complexe et douloureuse.
L'histoire tragique de Vera Putina
Il faut remonter à la fin des années 1940, vers Perm dans l'Oural, où deux étudiants se rencontrent : Platon Privalov, en ingénierie mécanique, et Vera Nikolaïevna, en ingénierie électrique. Vera découvre que Platon est marié ailleurs alors qu'elle est déjà enceinte. Vova naît en octobre 1950 selon sa version.
Elle confie l'enfant à ses parents, termine ses études à Tachkent, puis suit en Géorgie un militaire géorgien, Giorgy Osepashvili, qui lui promet monts et merveilles à Tbilissi. Elle découvre finalement Metekhi, un village d'une grande pauvreté. Sa mère lui ramène le petit Vova, alors âgé de 3 ans, qui sera élevé jusqu'à l'âge de 10 ans avec ses deux demi-sœurs.
Jusqu'à ce que Giorgy, mari jaloux, n'oblige Vera à rendre l'enfant à ses grands-parents en Russie. « J'ai échangé Vova contre mes filles… J'ai commis une erreur… Je n'aurais pas dû… C'est pourquoi Vova est fâché avec moi… Tout est de ma faute », confessait-elle des décennies plus tard.
Manipulation ou vérité cachée ?
Hallucination collective d'un village fier d'avoir élevé « un petit Staline » ? Manipulation géorgienne au moment de la guerre avec la Russie en 2008 ? Le documentaire d'Ineke Smits révèle des témoignages accablants. Des voisines décrivent un enfant malheureux et battu : « Il le rossait. Il l'enfermait dans la maison. On l'entendait crier “J'ai froid, j'ai froid !” »
Felshtinsky souligne plusieurs coïncidences troublantes. D'abord l'écart d'âge entre les deux premiers enfants du couple Putin (nés avant 1939) et Vladimir Poutine (né officiellement en 1952). « En URSS, à cette époque, une femme n'avait pas d'enfant à un âge aussi tardif », note-t-il, Maria Putina ayant alors 41 ans.
Ensuite, la version de Vera expliquerait pourquoi Poutine aurait été rajeuni de deux ans pour intégrer l'école à Leningrad. The Telegraph, venu interroger Vera en 2008, cite le témoignage de Shura Gabinashvili se rappelant avoir donné des cours de russe au petit garçon entre 1958 et 1960. « Les archives de Kaspi, la ville voisine, indiquent bien qu'un enfant nommé Vladimir Putin était inscrit à l'école de Metekhi en 1959 », ajoute le journal.
Le silence éloquent des archives
Le récit officiel présente un silence troublant sur les huit premières années de la vie de Poutine. Dans Première Personne, le chapitre sur l'enfance commence ainsi : « Je suis né en octobre, c'est pour ça que je ne suis allé à l'école que l'année d'après, j'avais presque 8 ans. » Rien sur les années précédentes.
Ce silence avait attisé la curiosité des journalistes russes en 1999. Le 9 mars 2000, Artyom Borovik, célèbre directeur du magazine Top Secret, meurt dans un accident d'avion inexpliqué alors qu'il s'apprêtait à publier des révélations sur Vera Putina, deux semaines avant le premier tour de l'élection présidentielle.
Vakha Ibragimov, premier à avoir découvert Vera, affirme dans La Vie très secrète du président russe qu'en janvier 2000, des agents du KGB avaient débarqué à Metekhi pour s'emparer des photos de famille de Vera, en lui intimant l'ordre de ne jamais parler de Vova.
Un parallèle troublant avec le KGB
Cette version alternative corrobore étrangement la vision du KGB proposée par Poutine lui-même dans Première Personne, une structure toute-puissante qu'il était venu démarcher très tôt, faisant office de seconde famille protectrice. « Le KGB recrutait surtout parmi les orphelins et les enfants adoptés », rappelle Felshtinsky.
D'un côté, l'enfant batailleur de Metekhi, moqué par ses camarades ; de l'autre, un excellent lutteur une fois admis au sein du KGB. D'un côté, un passionné de pêche sur les bords du fleuve Koura ; de l'autre, un membre de l'association des amateurs de pêche inscrit à Dresde avant 1989.
La photo qui interroge
Une photo cristallise toutes ces interrogations. On y voit un petit Vladimir, chétif, sur les genoux d'une femme qui ne ressemble guère à Maria Ivanovna. Cette image ne figure pas dans la version russe de Première Personne mais a été insérée sur le site Wikipedia russe de Poutine.
Il existerait pourtant une manière de vérifier si Vera disait vrai. Une histoire court à Metekhi sur une blessure que Vova se serait fait à l'index de la main gauche avec un hameçon. Mais on ne voit guère Poutine présenter cet index – qu'il s'est peut-être fait refaire – à la face du monde pour dissiper les doutes.
La fin d'une quête sans réponse
Avant sa mort, Vera Putina affirmait naïvement être prête à réaliser un test ADN pour prouver la véracité de ses propos. En 2023, à 97 ans, elle s'en est allée sans avoir été inquiétée, rejoignant dans la tombe Giorgy, le mari jaloux qui avait obtenu le renvoi de l'enfant non désiré.
Cette histoire, qu'elle relève de la mélancolie tardive d'une mère rongée par le remords ou d'une vérité soigneusement dissimulée, pose une question fondamentale : les souffrances du monde tiendraient-elles au malheur irréparable d'un enfant ? Comme l'évoque la nouvelle de Dino Buzzati, Pauvre Petit Garçon, sur une scène imaginée de l'enfance d'un certain Dolfi, certaines blessures d'enfance marquent à jamais le cours de l'histoire.
Le propre du dictateur est de faire le vide autour de lui, de son passé. Poutine l'a fait en 2000, à l'heure où cet autre récit pouvait lui coûter cher. Aujourd'hui, il s'en moque, habitué aux vérités alternatives. Mais l'ombre de Vera Putina, cette mère géorgienne qui réclamait son fils, continue de planer sur l'histoire officielle du Kremlin.



