La chute d'une légende du narcotrafic mexicain
Il était devenu bien plus qu'un simple homme : un nom, un mythe, une ombre qui planait sur le Mexique. « El Mencho », ce diminutif qui résonnait dans toutes les conversations sans que personne ne sache vraiment à quoi ressemblait le visage derrière le pseudonyme. La seule photo qui circulait montrait un teint hâlé surmonté d'une moustache noire caractéristique. Pendant des années, Nemesio Rubén Oseguera Cervantes a régné en maître absolu sur le cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), une organisation tentaculaire déployée sur l'ensemble du territoire mexicain et, selon les estimations, dans plus de trente pays à travers le monde.
Une ascension criminelle méthodique
Après sa mort le 22 février 2026 lors d'une opération conjointe des forces armées mexicaines, le gouvernement a publié un document retraçant sa trajectoire criminelle. Nemesio Rubén Oseguera Cervantes entre dans le narcotrafic dans les années 1990 dans l'État du Michoacán, d'abord dans l'orbite de l'ancien cartel du Milenio, avant de prendre le contrôle absolu de sa propre structure en 2012.
La légende de ce narcotrafiquant commence pourtant bien plus tôt. Dès 1980, Nemesio est un jeune passeur de drogue né à Aguililla, dans le Michoacán, qui rêve d'une vie criminelle « similaire à celle de Maradona », surnom donné à Armando Valencia Cornelio, cofondateur du cartel du Milenio reconnaissable à sa chevelure afro. L'ascension d'Oseguera Cervantes se fait progressivement, méthodiquement, jusqu'à la fondation du CJNG en 2009.
Une organisation devenue incontournable
Au fil des années, le CJNG devient l'une des organisations criminelles les plus violentes du pays. Dès mai 2016, les États-Unis l'inscrivent sur leur liste des fugitifs les plus recherchés, sous le coup d'un mandat d'arrêt d'une cour fédérale au Texas. Au Mexique, la justice fédérale promet pour sa capture trente millions de pesos (environ 1,5 million d'euros). En 2024, Washington porte la récompense à quinze millions de dollars, témoignant de l'importance stratégique de ce criminel.
El Mencho était un véritable professionnel de la disparition. L'armée et la Marine mexicaines suivaient ses traces depuis plus de dix ans, entre le Michoacán, Jalisco et Colima, où il avait tissé un filet de protection lui permettant de se déplacer sans difficulté entre les sierras et les villes.
Un réseau de complicités étendu
Selon une source fédérale citée par le quotidien El Universal, El Mencho aurait été localisé « en plus de cinq occasions », principalement dans les montagnes de Villa Purificación, Autlán de Navarro, Tapalpa, Teocaltiche et Chapala, ainsi que dans la zone métropolitaine de Zapopan. Pour s'évaporer à chaque fois, le criminel s'appuyait sur :
- Le relief montagneux complexe
- Un réseau de routes secondaires méconnues
- Des abris disséminés dans la région
- Des complicités actives parmi les autorités locales
À chaque tentative d'arrestation, il parvenait à berner les opérations fédérales parce qu'il était alerté, selon le journal, « par des corporations locales et des dépendances de sécurité des trois niveaux de gouvernement ». Sa force ne résidait pas seulement dans une foule d'hommes lourdement armés, mais aussi dans un réseau de complicités et de loyautés soigneusement entretenu.
La stratégie du mécénat criminel
Avec son groupe, El Mencho se comportait en véritable mécène des populations locales. Il distribuait des colis alimentaires, participait à des travaux d'infrastructure dans certaines localités, et allait jusqu'à construire des hôpitaux pour obtenir des faveurs de la population. Le cartel Jalisco Nueva Generación remplaçait ainsi souvent un État absent ou discrédité, rendant l'organisation plus résiliente, plus acceptable pour certains habitants, et considérablement plus difficile à isoler.
Les détails de la traque finale
Un précédent révélateur
En mai 2015, à Villa Purificación, des sicaires du CJNG abattent un hélicoptère de la Force aérienne mexicaine. Cet événement fait date car il démontre la capacité du CJNG à tenir tête frontalement aux forces armées régulières. Même localisé, El Mencho n'était pas forcément prenable. Il se permettait même de se faire soigner dans un hôpital public du secrétariat de la Santé de Jalisco, situé dans la communauté agricole d'Acíhuatl, qui compte seulement 200 habitants.
La piste décisive
Pour en finir avec le chef du cartel, la localisation d'une de ses petites amies s'est révélée déterminante. Le renseignement mexicain est averti par une source que la femme visite El Mencho dans un quartier résidentiel fermé luxueux du Tapalpa Country Club, situé dans une zone reculée à une dizaine de minutes de route de la ville touristique de Tapalpa, dans l'État de Jalisco, le 20 février.
Elle quitte les lieux le 21 février. Le renseignement établit alors qu'Oseguera Cervantes reste dans la villa avec un cercle restreint d'agents de sécurité. À partir de cette information cruciale, un plan est immédiatement mis en œuvre et une force opérationnelle est constituée, incluant :
- Des forces spéciales de l'armée de terre
- Des unités d'élite de la Marine
- Des éléments de la garde nationale
- Des moyens aériens de la Force aérienne mexicaine en soutien
L'assaut final
Alors que l'unité se déploie pour procéder à l'arrestation, des hommes armés du chef du cartel ouvrent le feu. El Mencho laisse un groupe dans la zone des cabanes pour freiner l'avancée des forces gouvernementales, puis lui et son cercle rapproché fuient vers une zone boisée dense. Un dispositif de bouclage est rapidement établi, et au moment où les forces resserrent l'étau, un hélicoptère est touché et doit effectuer un atterrissage d'urgence. Dans la confusion des combats, El Mencho et ses escortes meurent de leurs blessures, mettant fin à une décennie de traque.
Un test pour l'avenir du Mexique
La coopération internationale
L'armée mexicaine a reconnu avoir bénéficié d'informations complémentaires des autorités américaines pour mener à bien cet assaut. Si l'opération a été officiellement conduite par les seules forces mexicaines, elle s'est déroulée dans un contexte de coopération sécuritaire renforcée avec Washington. La part exacte du renseignement fourni par l'administration Trump reste cependant encore inconnue, témoignant des relations complexes entre les deux pays en matière de lutte contre le narcotrafic.
Un défi qui persiste
Le décès d'El Mencho ferme certes un chapitre important de la lutte contre le narcotrafic, mais il ne garantit absolument pas la fin du CJNG. L'histoire du narcotrafic mexicain montre en effet qu'un chef peut tomber sans que la structure organisationnelle ne s'effondre pour autant. La question n'est plus celle d'un homme, mais celle d'un système criminel profondément enraciné.
Pour la présidente Claudia Sheinbaum, le véritable test consiste désormais à transformer un succès militaire ponctuel en stabilisation durable des territoires longtemps contrôlés par le cartel. Sans une stratégie globale incluant le développement économique, la présence étatique et la justice sociale, le nom d'El Mencho aura beau avoir disparu, la mécanique criminelle qu'il a patiemment construite continuera à fonctionner, peut-être sous d'autres formes, mais avec la même violence et la même capacité de nuisance.



