325 000 morts en Ukraine. L'ombre de ces multitudes de vies russes perdues a-t-elle hanté, au moins l'espace d'un instant, celui qui, ce 9 mai, présidait sur la place Rouge à Moscou, le défilé commémorant la victoire de 1945 sur l'Allemagne ? Rien dans son attitude, impassible et impavide, ni dans son visage sans expression, ni même dans les quelques mots reliant avec exaltation le sacrifice des 25 millions de tués de la « grande guerre patriotique » aux jeunes vies arrachées par « l'opération militaire spéciale » délibérément lancée contre Kiev il y a plus de quatre ans, non, rien ne l'a laissé transparaître.
Pourtant, le poids de cette guerre, qui a déjà duré plus de temps que celle dont il célébrait « le jour de la victoire », pèse de plus en plus sur Vladimir Poutine et, bien évidemment, sur la Russie.
Place Rouge, ciel vide
Les festivités allégées de la commémoration du 9 mai en sont le premier signe : pas de chars rutilants, pas de missiles à la taille impressionnante, un simple défilé de troupes à pied réduit à 45 minutes, un public tenu à distance, des journalistes étrangers écartés. Et surtout une absence totale de liaison internet en raison des craintes que des drones ennemis ne les utilisent pour venir troubler la fête. Ce qui a, pendant plusieurs jours, paralysé les communications téléphoniques et les opérations commerciales et bancaires de Moscou et de plusieurs grandes villes du pays.
Poutine a beau répéter que ses troupes multiplient les succès, la réalité sur le terrain est tout autre. Pour la première fois depuis de longs mois, les Ukrainiens ont regagné du terrain – une centaine de km² – et les attaques de drones se multiplient de plus en plus loin à l'intérieur du territoire russe. Outre des installations pétrolières touchées, à Perm (950 km au-delà de la frontière ukrainienne), à Yaroslav (à 180 km de Moscou) et à Tuapse, sur la mer Noire (à 100 km de la résidence d'été de Poutine), un drone a touché un immeuble d'habitation de la banlieue de Moscou la semaine dernière, à moins de 6 km du Kremlin. En acceptant un cessez-le-feu de trois jours, le premier ministre ukrainien Zelensky a même eu le front d'envoyer un message à ses troupes pour leur demander de ne pas troubler, en les bombardant, les défilés russes de la victoire de 45.
L'arme bon marché qui humilie les empires
Vladimir Poutine, qui pensait, compte tenu de la disproportion de taille et de puissance entre les deux pays, conquérir Kiev en trois jours, se heurte depuis quatre ans à une forme de conflit qu'il n'avait manifestement pas prévu : ce qu'on appelle aujourd'hui une guerre asymétrique. Le symbole en est l'attaque, en juin dernier, de 117 drones ukrainiens, valant guère plus de 20 000 € pièce, transportés clandestinement par camion à l'intérieur du territoire russe et qui, en quelques minutes, ont détruit 20 bombardiers stratégiques de plusieurs millions de dollars, susceptibles de transporter des bombes nucléaires.
Pas évident, après cela, de clamer que l'ennemi est sur le point d'être vaincu. Donald Trump, lui, n'annonce pas que la victoire est proche ; il répète tous les jours que l'adversaire n'existe même plus, qu'il n'a plus d'aviation, plus de défense anti-aérienne, plus de marine, et que son arme nucléaire est définitivement enterrée sous l'impact des bombardements successifs de l'armée américaine. Et pourtant, le régime iranien, tout détestable qu'il soit, continue à tenir tête à la puissante armada déployée dans la région par les États-Unis, à narguer la flotte américaine qui prétend maintenir un blocus hermétique du détroit d'Ormuz.
Le crépuscule des démonstrations de force
Ou encore, à contraindre le président des États-Unis à annoncer un jour qu'il va escorter les pétroliers qui voudront franchir le passage, et le lendemain à y renoncer sous prétexte que la paix est en vue. Cela n'a surtout pas empêché l'Iran, avec des drones Shahed-136 valant 35 000 dollars pièce, d'aller détruire deux centres de données, des data centers d'Amazon, dans les Émirats arabes unis. Perte estimée : plusieurs dizaines de millions de dollars. Et surtout des conséquences durables sur les transactions bancaires et beaucoup d'autres services dans tout le Golfe Persique.
Russes comme Américains, tous deux sont donc confrontés à une forme de guerre dans laquelle la puissance des armes, contrairement au passé, n'est plus une garantie. À l'époque de l'informatique et de l'intelligence artificielle, de bons techniciens et des ingénieurs pointus fabriquent des systèmes d'armes – ou d'ailleurs des contre-mesures pour s'opposer à celles-ci – qui rivalisent en efficacité avec les engins hors de prix qui constituaient jusqu'à présent l'essentiel des arsenaux des grandes puissances.
Trump et Poutine peuvent donc crier victoire ; quelle que soit l'issue des guerres qu'ils ont allumées, il est plus que douteux qu'ils en sortent vainqueurs. Un signe ne trompe pas : de moins en moins confiants dans la protection militaire que leur garantissait pourtant l'Amérique, les États du Golfe, pour se protéger des attaques iraniennes, viennent de faire appel à plusieurs centaines de techniciens ukrainiens, chargés d'adapter aux conditions particulières de la région les engins télécommandés inventés par eux, qui font des merveilles contre les attaques de drones russes en Ukraine.



