Le double assassinat de CRS à Baïgorry en 1982 : un tournant dans la violence basque
Le 19 mars 1982, deux CRS de la Rochelle étaient assassinés en plein cœur de Saint-Étienne-de-Baïgorry, dans les Pyrénées-Atlantiques, ouvrant une nouvelle ère de violence au Pays basque. Un crime attribué au groupe armé Iparretarrak, qui a toujours démenti toute implication. Retour sur les faits avec un regard approfondi sur cet épisode sombre.
Un contexte tendu au Pays basque
Nous sommes en mars 1982. Au sud des Pyrénées, Franco est mort depuis sept ans et la transition démocratique s'amorce à peine. La lutte d'ETA pour l'indépendance et le socialisme en Euskadi a déjà fait plus de 300 victimes. Au nord, côté français, les revendications d'ETA ont inspiré un petit groupe d'indépendantistes, Iparretarrak, signifiant « Ceux du nord » en langue basque.
Depuis une dizaine d'années, ces jeunes de Baïgorry et des environs ont fondé ce groupe d'action. Leur objectif : secouer une société basque perçue comme sclérosée, à coups d'intimidations et de cocktails Molotov contre des intérêts touristiques et tout ce qui représente le gouvernement français. Mais, jusque-là, Iparretarrak n'a jamais tué, rendant les événements du 19 mars 1982 d'autant plus choquants.
Le déroulement tragique de l'attentat
Le soir du 19 mars 1982, vers 21 h 30, deux CRS de la 19e compagnie de La Rochelle quittent une auberge de Baïgorry où ils sont hébergés avec leur famille. Les deux agents, Jacques Bouyer, 31 ans, et Bernard Roussarie, 34 ans, doivent effectuer une patrouille du côté du col d'Ispéguy, situé sur la frontière franco-espagnole, à 8 kilomètres de là.
Mais la routine se transforme en embuscade. Les policiers démarrent leur voiture et font quelques mètres avant d'être pris dans une fusillade. Des hommes surgissent du bord de la route et mitraillent la 4L de fonction. Jacques Bouyer décédera dans la nuit à l'hôpital de Bayonne. Son collègue, Bernard Roussarie, grièvement blessé lors de l'attaque, succombera à ses blessures un mois après l'attentat.
Les répercussions immédiates et les enquêtes
Le lendemain, les habitants de Saint-Étienne-de-Baïgorry se réveillent abasourdis. Le drame s'est produit en plein cœur du village, à mi-chemin entre l'église et la gendarmerie, et pourtant personne ne semble en mesure d'expliquer ce qu'il s'est réellement passé. La police raisonne alors par déductions.
Face à l'absence de revendications jugées sérieuses, les soupçons se tournent rapidement vers Iparretarrak. Roger Lévy, alors enquêteur à la police judiciaire de Bayonne, se souvient : « Au départ, nous étions perplexes. Iparretarrak n'avait jamais assassiné de sang-froid. Plus tard, des indices matériels nous ont permis de croire que cette affaire ressemblait davantage à un enlèvement qui avait mal tourné qu'à un double meurtre prémédité. »
Les forces de l'ordre découvrent en effet des menottes et des chaînes sur les lieux, un modus operandi qui aurait pu correspondre à celui de l'organisation. « Le plan ne consistait pas à tuer, affirme Roger Lévy, mais à kidnapper ces policiers afin de s'en servir de monnaie d'échange pour faire pression sur le gouvernement français. »
Filipe Bidart : le suspect principal
Gabriel Mouesca, un des membres historiques d'Iparretarrak, réfute toujours ces accusations. « IK n'a rien à voir avec cet attentat. Ce drame fut un véritable tsunami politique, médiatique et policier, dont l'objectif était la criminalisation d'une organisation, du mouvement abertzale en général et d'un homme. »
Cet homme, vers qui les soupçons de la police s'orientent, s'appelle Filipe Bidart, 28 ans à l'époque des faits. Sa maison natale n'est située qu'à quelques pas des lieux de la fusillade. Par ailleurs, depuis le braquage d'une banque à Saint-Paul-lès-Dax, où il fut reconnu quelques mois plus tôt, ce Baïgorriar est en fuite.
Très vite, les enquêteurs font de Filipe Bidart le suspect numéro un. Son visage émacié s'étale à la une des journaux. Le militant devient l'homme le plus recherché de France et de Basse-Navarre. Alors que l'Espagne n'est qu'à une poignée de kilomètres, via le col d'Ispéguy, les forces de l'ordre quadrillent le village pendant plusieurs jours. De Baïgorry à Banca, la montagne est passée au peigne fin.
Les conséquences judiciaires et politiques
Après sept années de cavale, la gendarmerie interpellera Filipe Bidart à Boucau en 1988. La justice le condamnera deux fois à la réclusion criminelle à perpétuité. Bien que l'accusé ait toujours nié sa participation à la fusillade, le tribunal de Pau lui attribuera, par contumace, toute la responsabilité de l'attentat de Baïgorry. Il sera condamné une deuxième fois pour le meurtre d'un gendarme à Biscarrosse, en 1987. Filipe Bidart bénéficiera d'une libération conditionnelle en 2007.
L'attentat de Baïgorry constitua également un tournant dans la lutte antiterroriste sur le sol basque français. « À la PJ de Bayonne, nous sommes passés d'une dizaine de fonctionnaires au début des années 1980 à plus de 30 en seulement quelques années », se souvient l'enquêteur Roger Lévy.
« Mais à cette époque, nous n'étions pas mobilisés que pour Iparretarrak. Dès 1983, il y a eu de nombreux attentats liés aux GAL, des milices parapolicières espagnoles responsables d'une vingtaine d'assassinats. À partir de ce moment-là, ça n'a plus arrêté. »
L'héritage et la situation actuelle
Aujourd'hui, au nord comme au sud des Pyrénées, les armes se sont tues, laissant place à l'ouverture d'un dialogue politique. L'organisation Iparretarrak n'a plus fait parler d'elle depuis avril 2000. Dans le ciel basque, sa menace s'est dissipée au fil des ans sans qu'elle ait jamais annoncé officiellement sa dissolution.
Filipe Bidart, quant à lui, a entamé une nouvelle vie près de Béziers à sa sortie de prison. Depuis, l'enfant de la Nive est revenu plusieurs fois dans la région, tout en restant très discret. Après de longues années passées à des centaines de kilomètres de sa vallée natale, la justice l'aurait aujourd'hui autorisé à résider au Pays basque.
Les habitants de Saint-Étienne-de-Baïgorry, en plein cœur de la Basse-Navarre, ont fini par tourner la page de ce qui restera un des épisodes les plus sombres de l'histoire de leur vallée. Néanmoins, ce drame constitua une étape clef dans l'escalade de la violence au Pays basque français, marquant un virage brutal dans les conflits régionaux.



