L'antiaméricanisme et le désir de défaite dans le conflit avec l'Iran
Antiaméricanisme et désir de défaite face à l'Iran

Il y a quelque chose de profondément écœurant dans la manière dont on commente cette guerre avec l'Iran. Ici, ce sont des sourires, des soupirs faussement navrés chaque fois que le président Trump se fend d'une de ces déclarations incohérentes ou absurdes dont il a le secret. Là, des airs de supériorité lassée, comme si tout cela était écrit, chaque fois qu'un missile iranien touche un hôtel de Dubaï ou une installation pétrolière saoudienne. Là encore, cette petite musique, débile et venimeuse, selon laquelle la première puissance militaire du monde ne penserait plus par elle-même, ne déciderait plus souverainement de ses guerres et serait manipulée, téléguidée, « ventriloquée » par le démoniaque Israël (tout cela, pour le coup, était écrit – dans les pamphlets antisémites des années 1930 imaginant déjà les nations conduites à leur perte par une main juive invisible, toute-puissante et corruptrice).

Des experts en plateau électrisés par la fumée

J'observe tels généraux de plateau et autres experts de studio. Je vois comme ils semblent électrisés par chaque image de fumée sur un Émirat et chaque sirène sur une base américaine. Je sens comme ils sont secrètement déçus quand, à l'inverse, les infrastructures tiennent, les alliés du Golfe absorbent le choc, les marins de l'US Navy encaissent mais ne plient pas. La vérité est là, terrible. Il y a une joie obscène à annoncer le « fiasco » de l'Amérique et la « résistance » inattendue de Téhéran. Il y a, en Occident et dans le monde, un puissant désir de défaite.

La faute à Trump ?

Cette fascination maladive pour l'idée d'une Amérique humiliée n'a, hélas, pas grand-chose à voir ni avec Trump ni avec ce bon et sain antitrumpisme que je pratique moi-même, ici, chaque semaine, quand je dénonce les égarements, les vulgarités ou les violences du 47e président des États-Unis. Car, en fait, souvenons-nous. La même jubilation existait quand Bush s'enlisait en Irak. La même joie mauvaise salua la reculade d'Obama renonçant à frapper la Syrie et capitulant devant Assad. La même ironie méprisante visait Biden quand il paraissait incapable d'intimider Moscou au début de la guerre d'Ukraine.

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C'est toujours la même histoire. Les présidents changent, la détestation demeure. Ce n'est pas tel ou tel occupant de la Maison-Blanche qui est en cause, c'est l'Amérique comme puissance et idée que l'on jouit de voir vaciller, douter d'elle-même et perdre pied. Bref, c'est le même antiaméricanisme obsessionnel, compulsif, pavlovien, dont on oublie trop souvent qu'il naquit, lui aussi, dans la France et l'Allemagne des années 1930 et qu'il préféra presque toujours les régimes autoritaires aux sociétés du vacarme, du pluralisme et de la discorde civile.

Le peuple iranien oublié

D'ailleurs c'est très simple : qui parle encore des civils iraniens ? Qui se soucie encore des femmes qui défilaient, tête nue sous les balles, dans les rues de Téhéran ? Qui tente de prendre des nouvelles de cette jeunesse iranienne qui rêvait d'en finir avec les mollahs et l'immense prison théocratique ? Personne. Le peuple iranien a disparu des écrans. Car les nouveaux héros, les seuls jugés dignes d'attention, sont les gardiens de la révolution – et ce au motif qu'ils affrontent et défient l'Amérique.

La réalité militaire ignorée

Là où l'aveuglement devient franchement stupéfiant, c'est que la situation militaire réelle n'est pas celle que l'on nous décrit avec tant de malsaine délectation. Bien sûr les mollahs campent sur leurs positions et refusent de négocier. Et bien sûr des missiles et des drones frappent les alliés du Grand et du Petit Satan. Mais pour quel résultat stratégique ? Quelques morts. Des infrastructures touchées et aussitôt réparées. Des économies qui fonctionnent et des États qui tiennent. Rien de ce grand basculement régional annoncé avec gourmandise par les prophètes du déclin occidental.

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Et, pendant ce temps, de l'autre côté, que voit-on ? Un commandement iranien décapité. Des chaînes de décision fracturées et parfois fracassées. Une capacité d'attaque balistique et de drones sans commune mesure avec ce qu'elle était. Un programme nucléaire soit ralenti pour des années, soit brisé dans son élan même. Des stocks d'uranium enrichi dont la question n'est pas de savoir où ils sont cachés, mais à quel moment Washington décidera, ou non, d'aller les saisir. Et un régime qui, il y a encore quelques mois, se rêvait maître d'un empire allant de Beyrouth à Sanaa et qui se retrouve isolé, affaibli et réduit, pour survivre un peu, à entraîner la région dans la logique suicidaire de sa chute à venir.

Une victoire déjà acquise ?

Les États-Unis arrêteraient la guerre aujourd'hui qu'ils auraient déjà atteint une grande partie de leurs objectifs. Resterait, certes, la question décisive du changement de régime. Mais les tyrannies tombent-elles jamais en un jour ? L'Histoire n'enseigne-t-elle pas qu'elles se fissurent lentement, perdent peu à peu leur emprise et voient la peur changer de camp avant de s'effondrer ? C'est précisément ce que cette intervention, avec ses insuffisances, ses failles et sa part de cynisme, aura commencé d'enclencher en Iran – et cela, quoi qu'on en dise, est une victoire.