Peste noire : un document révèle les noms des survivants et leur guérison
Peste noire : un document révèle les noms des survivants

Un document exceptionnel sur les survivants de la peste noire

Qui survivait à la peste noire, et combien de temps fallait-il pour guérir ? Un document exceptionnel retrouvé dans les archives d’une abbaye anglaise révèle les noms de paysans touchés par la maladie, la durée de leur absence et l’ampleur du choc provoqué par l’épidémie dans les campagnes médiévales. Cet article a été initialement publié sur The Conversation.

Dans le cadre de nos recherches dans les collections médiévales de la British Library, nous avons identifié un document jusqu’ici passé inaperçu, qui apporte un éclairage inédit sur les survivants de l’épidémie de peste noire (1346-1353). Ce document — un fragment de parchemin inséré dans un registre comptable de l’abbaye de Ramsey concernant le manoir de Warboys, dans le Huntingdonshire au centre-est de l’Angleterre — indique combien de temps des paysans étaient absents de leur travail lorsqu’ils étaient frappés par la peste. Il révèle également les noms de ceux qui ont survécu ainsi que la durée de convalescence estimée par leurs employeurs.

Le cas de 22 paysans

Dans notre récent article écrit avec Barney Sloane, nous apportons un nouvel éclairage sur un groupe de 22 paysans du domaine qui ont probablement contracté la peste, sont restés alités pendant plusieurs semaines, avant de finalement guérir. Considérée comme l’une des pandémies les plus meurtrières de l’histoire, la peste noire aurait provoqué la mort d’entre un tiers et deux tiers de la population de l’Europe médiévale. « Le Triomphe de la mort » de Pieter Bruegel l’Ancien (1562) illustre les bouleversements sociaux provoqués par la peste. Face à l’ampleur de la catastrophe, les historiens se sont surtout attachés à retrouver des traces des victimes. Mais cette approche a largement laissé dans l’ombre l’histoire de ceux qui ont contracté la maladie puis en ont réchappé.

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Malgré la mortalité extrêmement élevée de l’épidémie, il était possible de survivre à la peste, et les chroniqueurs médiévaux évoquent cette éventualité — aussi improbable soit-elle. Ainsi, Geoffrey le Baker, clerc de Swinbrook dans l’Oxfordshire au centre de l’Angleterre, écrivait dans la décennie suivante que les chances de guérison dépendaient, selon lui, des symptômes présentés par les malades :

« Des personnes qui, un jour, étaient pleines de joie étaient retrouvées mortes le lendemain. Certaines étaient tourmentées par des bubons apparaissant soudainement sur différentes parties du corps, si durs et secs que lorsqu’on les perçait, presque aucun liquide n’en sortait. Beaucoup de ces personnes survécurent, soit grâce à l’incision des bubons, soit après de longues souffrances. D’autres victimes présentaient de petites pustules noires disséminées sur toute la peau du corps. Parmi elles, très peu – pour ainsi dire aucune – retrouvèrent la vie et la santé. »

Mais qui survivait réellement ? Pourquoi tant de personnes succombaient-elles à la maladie alors que d’autres y réchappaient ? Et combien de temps duraient exactement ces « longues souffrances » ? Malheureusement, les preuves documentaires sont extrêmement rares, car la plupart des sources médiévales consignent des informations sur la mortalité plutôt que sur la maladie elle-même.

Une liste unique de survivants de la peste

Un élément inédit figurant dans les comptes du manoir de Warboys détaille le cas d’un groupe de personnes tombées malades entre la fin du mois d’avril et le début du mois d’août 1349. Les moines de l’abbaye de Ramsey y ont dressé une liste de leurs paysans suffisamment malades pour ne plus pouvoir travailler sur les terres du seigneur, en précisant la durée de leur absence. L’expérience de la peste variait manifestement fortement d’une personne à l’autre.

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Le rétablissement le plus rapide fut celui d’Henry Broun, qui ne manqua qu’une seule semaine de travail. À l’inverse, John Derworth et Agnes Mold souffrirent de formes bien plus longues de la maladie et furent absents pendant neuf semaines. En moyenne, la maladie durait entre trois et quatre semaines, les trois quarts des personnes reprenant le travail en moins d'un mois. La rapidité de ces guérisons est d'autant plus surprenante que ces travailleurs avaient droit à jusqu'à un an et un jour d'arrêt maladie.

Cette liste de survivants comprend une proportion importante de paysans qui bénéficiaient des tenures les plus importantes du domaine. Les historiens et les archéologues débattent depuis longtemps de la question de savoir si la peste frappait indistinctement, sans considération de statut social, de sexe ou d'âge, ou si les populations les plus pauvres et les plus âgées étaient davantage vulnérables.

Le fait qu'un si grand nombre de paysans relativement aisés aient survécu pourrait indiquer que leurs meilleures conditions de vie facilitaient leur rétablissement par rapport à leurs voisins plus pauvres, peut-être parce qu'ils résistaient mieux aux infections secondaires et aux complications. Il ne faut par ailleurs pas accorder trop d'importance au fait que 19 des 22 survivants étaient des hommes : cela reflète le biais de genre propre à la répartition des terres dans les seigneuries médiévales plutôt qu'une quelconque différence de vulnérabilité à la peste selon le sexe.

Ce chiffre de 22 personnes peut sembler peu élevé mais, en temps normal, au cours des années 1340, seules deux ou trois absences étaient enregistrées pendant les mois d'été. Cela représente donc une multiplication par dix du nombre habituel de maladies sur le domaine. Autrement dit, ces paysans malades ont cumulé à eux seuls 91 semaines de travail perdues sur une période de seulement 13 semaines.

Pénurie de serviteurs

Notre compréhension des conséquences de la peste noire a longtemps été façonnée par l'ampleur effroyable de la mortalité. Pourtant, ce n'est qu'en réintégrant dans le tableau ceux qui sont tombés malades puis ont survécu que l'on peut réellement mesurer le choc colossal que la pandémie a provoqué dans la société. Dans les villages comme dans les villes d'Europe, les morts, les mourants et les malades devaient largement dépasser en nombre les personnes encore en bonne santé.

Les conséquences apparaissent clairement dans les récits et chroniques médiévaux. L'un d'eux rapporte qu'« il y avait une telle pénurie de serviteurs et de travailleurs que plus personne ne savait ce qu'il fallait faire ». Sous l'effet combiné de cette mortalité massive, d'une vague de maladies sans précédent et de conditions météorologiques désastreuses, les récoltes de 1349 et 1350 ont été décrites comme les pires qu'ait connues l'Angleterre médiévale, pires encore que celles ayant provoqué la grande famine de 1315-1317.

Résilience

Ce document exhumé des archives permet de réintégrer l'histoire de la maladie et de la guérison dans celle de la peste noire, en montrant qu'il était possible de survivre à l'une des pires pandémies de l'histoire. Ces nouvelles preuves révèlent aussi l'extraordinaire résilience des paysans médiévaux. Beaucoup sont restés alités pendant des semaines, couverts de bubons — ces ganglions enflammés, gonflés et douloureux au niveau de l'aine ou du cou, caractéristiques de la peste noire —, vomissant du sang et ravagés par la fièvre. Pourtant, nombre d'entre eux ont survécu et repris le travail après seulement quelques semaines.