Il y a cent cinquante ans, en juillet 1876, Monaco connaissait un record de fréquentation touristique. Le Journal de Monaco du 4 juillet 1876 annonçait que le nombre de visiteurs atteignait 10 867 en juin, dépassant pour la première fois le cap symbolique des 10 000. L'année précédente, on n'en avait compté que 9 614. Cette augmentation suscitait un optimisme certain quant à l'avenir du tourisme estival dans la Principauté.
Une ordonnance pour clarifier les noms de rues
Face à l'afflux de touristes, la nécessité de mieux organiser la voirie se faisait sentir. Le Journal de Monaco du 11 juillet 1876 rapportait que les avenues et rues de la Condamine avaient souvent changé de nom, certaines en portant même plusieurs à la fois, rendant la navigation difficile. Une Ordonnance souveraine du 4 juillet 1876 fixa la nomenclature des voies de ce quartier. Le Prince Charles III accepta que son nom soit donné à la nouvelle voie reliant la Place d'Armes à la frontière ouest, le Boulevard Charles III. Les noms des rues devaient être inscrits sur des plaques émaillées et sur les glaces des lanternes à gaz placées aux extrémités de chaque rue. Chaque maison devait porter un numéro uniforme. Parmi les nouvelles dénominations figuraient la rue Albert, la rue Antoinette, la rue Caroline, la rue du Commerce, la rue Grimaldi, la rue Imberty, la rue Louis, la rue des Moneghetti, la rue des Orangers, la rue du Port, la rue des Princes, la rue Sainte-Suzanne, la rue de la Turbie, l'avenue de la Gare, le boulevard de la Condamine, la place d'Armes et la place Sainte Dévote.
Le rêve de Monaco, capitale de l'Europe
Près de vingt ans plus tard, en juillet 1895, l'écrivain Paul Arène, né à Sisteron en 1843 et mort à Antibes en 1896, proposa une idée audacieuse pour promouvoir Monaco : en faire la « capitale de l'Europe », non pas sur le plan politique ou économique, mais linguistique. Dans son livre Le midi bouge, il suggéra que la langue européenne devienne le provençal, et que Monaco soit le centre de son apprentissage et de sa diffusion. Il écrivit : « Il existe de notre côté des Alpes une langue harmonieuse et superbement colorée qui n'est pas la langue française mais “une” langue française : le provençal. [...] Étant fille du latin, elle est sœur du grec moderne, des langues portugaise, espagnole et roumaine, elle est proche parente de l'anglais et de l'allemand [...] Il lui faut une ville. Ce sera Monaco ! » Il imaginait une école normale où le provençal serait étudié par des jeunes de tous les pays, une Académie des sciences traduisant les publications nouvelles en provençal, et un grand congrès permanent composé de représentants de chaque peuple, délibérant en provençal pour aplanir les conflits, comme le conseil des États-Unis d'Europe.
Ainsi, à la veille du XXe siècle, Monaco oscillait entre modernité touristique et rêves poétiques, entre les ascenseurs des grands hôtels et les mulets des excursions, entre l'électricité naissante et les ambitions linguistiques d'un écrivain inspiré.



