L'Union africaine face à l'impératif de paix lors de son sommet annuel
L'impératif de paix constitue l'une des urgences absolues mises en avant par le président de la Commission de l'Union africaine (UA), Mahmoud Ali Youssouf, ce mercredi 11 février. Cette déclaration intervient lors de l'ouverture de la réunion annuelle des ministres des affaires étrangères africains au siège de l'institution panafricaine à Addis-Abeba. Le sommet des chefs d'État du continent se tient dans la foulée, durant le week-end des 14 et 15 février, avec à l'agenda des conflits pratiquement identiques à ceux de l'année précédente.
Des décisions majoritairement inappliquées
Malgré les efforts déployés par l'UA, l'organisation semble incapable de faire taire les armes au Soudan ou encore dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Une source interne à la Commission de l'UA révèle : « Au niveau de la Commission de l'UA, nous avons fait tout notre possible. Mais le problème tient à la volonté des États de mettre les décisions en œuvre et de respecter les accords. » Cette situation n'est pas nouvelle : il y a trois ans déjà, l'ancien président de la Commission, Moussa Faki, déplorait que 93% des décisions prises par cette instance restent lettre morte.
Le Soudan, crise humanitaire majeure
Le Soudan, où se déroule actuellement la plus grave crise humanitaire mondiale, a fait l'objet d'une réunion ministérielle au Conseil de paix et de sécurité de l'UA le 12 février. Le ministre des affaires étrangères du gouvernement pro-armée, Mohieldin Salem, a été invité à s'exprimer avant les délibérations à huis clos. Pourtant, l'instance panafricaine marche sur des œufs concernant le dossier soudanais. Le pays est suspendu depuis le coup d'État du 25 octobre 2021, perpétré par deux généraux qui plongent aujourd'hui la nation dans le chaos.
Plusieurs pays, dont l'Égypte qui assure ce mois-ci la présidence tournante de l'UA, plaident néanmoins pour sa réintégration. Cette démarche risquerait cependant de créer un précédent dangereux sur un continent où les putschs se multiplient de manière inquiétante.
Des défis structurels persistants
Ueli Staeger, spécialiste de l'UA à l'université d'Amsterdam, tempère les attentes : « Il faut modérer son niveau d'attente du sommet, qui constitue avant tout un processus de socialisation mutuelle dont les chefs d'État africains ont besoin. » Il ajoute que l'UA a été conçue à une époque où l'on n'envisageait pas vraiment la résistance avec des soutiens externes nourrissant des conflits aux intentions génocidaires, comme le font actuellement les Émirats arabes unis en soutenant les Forces de soutien rapide au Soudan.
Patricia Agupusi, professeure adjointe de sciences sociales au Worcester Polytechnic Institute, insiste sur l'urgence : « La crise de leadership qui traverse les États africains doit être adressée au plus vite. La RDC souffre à cause de la corruption au sommet de l'État, qui doit par conséquent être rappelé à l'ordre par l'UA, tout comme le Rwanda allié à la milice du M23. »
La priorité nationale au détriment du continent
Les États membres semblent se désintéresser progressivement de leurs aspirations panafricaines. Ueli Staeger explique : « Les défis économiques que traversent beaucoup de pays, à cause de la croissance collective et des transformations démographiques, les conduisent à prioriser l'échelle nationale, au détriment de l'échelle continentale. » De plus, les petits pays qui dépendaient autrefois de l'UA pour avoir l'oreille des grandes puissances disposent désormais d'accès directs et aigus.
La chercheuse Patricia Agupusi suggère une mesure concrète : « Aucun chef d'État ne devrait quitter le sommet sans avoir versé sa contribution. » L'instance panafricaine demeure en effet tributaire des contributions externes à hauteur de 58% de son budget, tout en faisant face à une incapacité structurelle à se réformer, malgré les efforts initiés par le président rwandais Paul Kagame il y a dix ans.
Des crises multiples à l'agenda
Parmi les autres crises qui devraient retenir l'attention des chefs d'État ce week-end figurent :
- Les tensions entre le Burundi et le Rwanda, résultant du conflit dans l'est de la RDC
- Les menaces sécuritaires au Sahel
- Les attaques terroristes en Somalie
- L'insurrection dans l'ouest du Cameroun
- Le retour du spectre de la guerre civile au Soudan du Sud
Le pays hôte, l'Éthiopie, garde une main ferme sur l'agenda, cherchant à contourner soigneusement l'escalade entre l'Éthiopie et l'Érythrée. Pourtant, le ministre des affaires étrangères éthiopien, Gideon Timothewos, a sommé la semaine précédente son homologue érythréen de quitter le territoire éthiopien, les troupes érythréennes n'ayant jamais quitté le nord-est du Tigré depuis la fin de la guerre en novembre 2022.
L'urgence d'une action concrète
Dans un article publié par Chatham House, le spécialiste du Soudan Hubert Kinkoh tire une conclusion alarmante : « Face à l'escalade de la violence au Darfour et au Kordofan, l'inaction risque d'aggraver la fragmentation du Soudan. Ce serait également un constat accablant de l'incapacité de l'Union africaine à intervenir lorsque des vies africaines sont en danger. » Le Front de libération du peuple du Tigré a lancé un appel à l'UA à la veille du sommet pour appliquer l'accord de paix de Pretoria, dont la signature compte parmi les rares succès de l'instance d'Addis-Abeba.
Alors que le sommet des chefs d'État s'ouvre, la question centrale demeure : l'Union africaine parviendra-t-elle à transformer ses déclarations d'intention en actions concrètes pour sauver des vies et stabiliser un continent confronté à des défis multiples et complexes ?



