Une crise institutionnelle majeure frappe l'Afrique centrale
La Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (Cemac) traverse une période particulièrement difficile. Pour la première fois de son histoire, l'institution phare en charge de l'intégration régionale a dû suspendre provisoirement ses activités en raison d'une grave crise de trésorerie. Cette décision dramatique révèle l'ampleur des tensions économiques, budgétaires et monétaires qui secouent actuellement toute la sous-région.
Un sommet extraordinaire qui n'a pas suffi
Pourtant, pas plus tard que la mi-janvier, les représentants des six États membres – Cameroun, Gabon, Tchad, République du Congo, Guinée équatoriale et République centrafricaine – s'étaient réunis en sommet extraordinaire à Brazzaville. L'objectif officiel était « d'évaluer de manière urgente la situation économique et financière à laquelle la sous-région pourrait être confrontée dès le premier trimestre 2026 », selon les déclarations de Baltasar Engonga Edjo'o, président de la Commission de la Cemac.
Cette réunion s'est tenue dans un contexte particulièrement préoccupant, marqué par l'érosion des recettes budgétaires, l'aggravation des déficits publics et la vulnérabilité accrue des finances des États membres. Les participants avaient pour mission de recadrer les politiques macroéconomiques et de renforcer la cohérence entre les lois de finances nationales et les engagements pris avec le Fonds monétaire international (FMI).
Une situation financière critique
Derrière les communiqués officiels rassurants, la réalité s'avère bien plus alarmante. La Commission elle-même manque désormais des moyens nécessaires à son fonctionnement quotidien. Dans une note interne récente, l'institution a fini par reconnaître une « dégradation continue de sa situation financière », une situation jugée si critique qu'elle menace directement sa survie institutionnelle.
Concrètement, cette suspension d'activités vise à réduire drastiquement toutes les dépenses non essentielles :
- Les réunions administratives sont reportées
- Les missions officielles non indispensables sont annulées
- Les activités logistiques sont mises en pause
Le président de la Commission confirme qu'il s'agit d'une « mesure de gestion interne, de rigueur », indispensable pour assurer la continuité minimale des fonctions stratégiques. Seuls les dossiers liés à la souveraineté monétaire et aux engagements internationaux seront maintenus.
Les racines structurelles de la crise
Cette crise institutionnelle s'inscrit dans un contexte économique régional particulièrement difficile. La sous-région peine à créer une croissance suffisante pour absorber les besoins sociaux croissants de sa population. La dépendance excessive aux matières premières, et plus particulièrement aux hydrocarbures, rend les économies extrêmement vulnérables aux fluctuations des prix mondiaux.
La récente baisse des cours pétroliers a considérablement réduit les marges budgétaires des États membres et fragilisé leurs équilibres macroéconomiques. Selon les données de la Banque mondiale, le rythme de croissance actuel, autour de 3% au printemps 2025 et principalement porté par le secteur pétrolier, ne permet ni de créer suffisamment d'emplois, ni de réduire significativement la pauvreté endémique.
Des finances publiques sous pression constante
Les finances publiques des pays membres sont soumises à une pression constante et croissante. Le FMI relève que plusieurs pays de la Cemac font face à des déficits persistants, alimentés par la baisse des recettes pétrolières, le niveau élevé des dépenses publiques et l'endettement croissant. Cette situation réduit considérablement la capacité des États à investir dans les secteurs sociaux prioritaires et les infrastructures essentielles, alors même que les besoins sont criants.
Sur le plan monétaire, la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC) souligne que, malgré des réserves de change encore jugées acceptables, celles-ci demeurent fragiles et exposées à tout nouveau choc externe. « La discipline budgétaire, la diversification des exportations et la gestion prudente des équilibres extérieurs seront essentielles pour maintenir la solidité du régime de change », analyse Hugues Mbadinga Madiya, économiste et ancien ministre gabonais.
Des mesures d'urgence jugées insuffisantes
Pour faire face à cette accumulation de tensions, un mécanisme de suivi trimestriel des réformes économiques et financières a été instauré lors du sommet de Brazzaville. Des mesures de rigueur ont été prévues, incluant :
- Le rapatriement des fonds publics et privés détenus à l'étranger
- L'alignement des lois de finances nationales avec les engagements internationaux
- Le renforcement de la transparence budgétaire
- L'amélioration de la supervision bancaire
Mais ces décisions, si elles sont effectivement appliquées, arrivent tardivement face à l'urgence du décrochage économique régional. Les responsables politiques continuent d'afficher un discours rassurant, comme le chef de l'État congolais Denis Sassou N'Guesso, président en exercice de la Conférence des chefs d'État de la Cemac, qui insiste sur le caractère « une opportunité de faire un point d'étape lucide et responsable ».
L'intégration régionale mise à mal
Ce sommet devait également illustrer l'unité régionale et les progrès accomplis. « Ces dernières années, les pays de la zone ont accompli des avancées notables, notamment sur le plan macroéconomique et dans l'intégration économique et financière », souligne Hugues Mbadinga Madiya, citant le nouveau règlement des changes, l'unification du marché financier régional et le passeport Cemac.
Mais l'économiste tempère rapidement cet optimisme : « Malgré ces progrès, la libre circulation des personnes et des biens progresse lentement, et les échanges intrarégionaux restent encore très modestes. » L'intégration régionale, longtemps présentée comme une promesse politique majeure, se heurte désormais aux limites structurelles et financières qui continuent de freiner le développement de toute la sous-région.
Le fossé entre les intentions politiques affichées et les moyens réels disponibles reste abyssal, comme le démontre tragiquement la suspension provisoire des activités de la Commission de la Cemac. Cette crise institutionnelle sans précédent souligne l'urgence d'une refonte profonde des mécanismes de gouvernance et de financement de l'intégration régionale en Afrique centrale.



