Cent ans après la fin de la guerre du Rif (1921-1926), la rébellion menée par Abdelkrim El Khattabi contre les colonisations espagnole et française reste un sujet sensible au Maroc. Alors que cette insurrection a inspiré les mouvements d'indépendance dans tout le Maghreb et au-delà, sa mémoire est toujours impossible à célébrer officiellement dans le royaume.
Un conflit fondateur mais occulté
La guerre du Rif a opposé les tribus rifaines, dirigées par Abdelkrim El Khattabi, aux armées espagnole et française. Elle s'est achevée en 1926 par la défaite des insurgés et l'exil d'El Khattabi. Selon les historiens, ce conflit a marqué un tournant dans l'histoire de la colonisation, car il a démontré qu'une résistance organisée pouvait tenir tête aux puissances coloniales. Pourtant, au Maroc, l'événement est largement absent des manuels scolaires et des commémorations officielles.
« La guerre du Rif est un événement fondateur de l'histoire marocaine, mais elle est systématiquement occultée par le pouvoir », explique l'historien marocain Mohamed Benhlal, auteur d'un ouvrage sur le sujet. Selon lui, le roi Mohammed V, alors en exil, avait soutenu la répression française, ce qui rend la mémoire de cette rébellion gênante pour la monarchie.
Un héritage contesté
Abdelkrim El Khattabi, figure emblématique de la résistance, est pourtant célébré dans d'autres pays, notamment en Algérie, où il a été un modèle pour le Front de libération nationale (FLN). Au Maroc, son nom est rarement évoqué dans les discours officiels. Les associations rifaines réclament depuis des décennies une reconnaissance officielle de la guerre du Rif et de ses martyrs.
« Nous demandons que le 18 septembre, date de la bataille d'Anoual (1921), soit déclaré jour férié », déclare Naima El Khattabi, petite-fille du chef rebelle et présidente d'une association mémorielle. « Mais le gouvernement refuse, car cela raviverait les tensions régionales. »
Les chiffres d'une guerre oubliée
La guerre du Rif a fait entre 10 000 et 50 000 morts côté rifain, selon les estimations, et des milliers de victimes dans les armées coloniales. Malgré l'ampleur des pertes, aucun monument national ne leur est dédié. Les cimetières militaires espagnols et français sont entretenus, mais les sépultures rifaines restent souvent anonymes.
« Le silence officiel est une forme de négation », estime l'écrivain et journaliste marocain Ali Amar, auteur d'une enquête sur la mémoire du Rif. « Tant que l'État ne reconnaîtra pas ce passé, la cicatrice restera ouverte. »
Un enjeu politique actuel
La question mémorielle refait surface à l'occasion du centenaire, alors que le Maroc connaît des tensions dans la région du Rif, notamment lors du mouvement Hirak en 2016-2017. Les revendications identitaires et économiques des Rifains se mêlent à la demande de reconnaissance historique.
« La guerre du Rif n'est pas seulement un événement du passé, elle est un symbole de la résistance du peuple rifain face à l'oppression », affirme un porte-parole du collectif des familles de victimes du Hirak. « Sans une réconciliation avec cette histoire, il n'y aura pas de paix durable. »
Le gouvernement marocain n'a pas répondu aux demandes d'entretien pour cet article. Mais selon des sources proches du ministère de la Culture, aucune commémoration officielle n'est prévue pour le centenaire.
Une mémoire transnationale
À l'international, la guerre du Rif est étudiée comme un exemple précoce de guerre de libération nationale. Des colloques et des expositions sont organisés en Europe, notamment en Espagne et en France, où le conflit est mieux documenté. Au Maroc, en revanche, les initiatives restent rares et souvent portées par des associations locales.
« Il est temps que le Maroc assume son histoire dans toute sa complexité », conclut l'historien Benhlal. « La guerre du Rif fait partie de notre patrimoine, qu'on le veuille ou non. »



