Marseille : le grand projet pour rendre la mer aux habitants
Marseille : rendre la mer aux habitants

Un projet de longue haleine pour reconnecter Marseille à la mer

Pierre-Yves Graff se sent privilégié. Son appartement, quai de la Joliette, lui offre une vue imprenable sur la digue du Large. Cet ouvrage de 7 kilomètres de longueur, entrepris sous le règne de Louis-Philippe pour accroître les capacités d’accueil du port, a longtemps été ouvert aux habitants, qui venaient s’y promener, pique-niquer ou pêcher. Mais depuis les attentats du 11 septembre 2001, la digue est fermée au public, à l’exception de quelques accès restreints, le temps d’expositions éphémères ou d’événements payants organisés par la métropole. Alors, depuis quatre ans, Pierre-Yves Graff s’active au sein du collectif Rendez la digue pour en faire « un espace public majeur et un lieu de déambulation libre et gratuit ».

À l’origine de cette mobilisation, on trouve l’association des Libres Nageurs. « Pas facile de militer pour un lieu oublié », soupire son président, Benjamin Clasen. Mais aujourd’hui, celui-ci ne prêche plus dans le désert. En 2023, l’architecte-urbaniste Pierre-Louis Leclercq (fils de François Leclercq, fondateur de l’agence Leclercq associés) a commencé à plancher sur la question. « La fermeture de la digue prive les habitants, et tout particulièrement ceux des quartiers nord, d’un accès direct à la mer, qu’ils voient à l’horizon sans pouvoir y aller – à moins de mettre une heure pour se rendre à Corbières ou au Prado », souligne cet « explorateur des villes », qui vit entre Marseille et Paris.

Préparer l’avenir

En juin 2025, il répond à l’appel à contributions au projet Marseille demain, lancé par la municipalité, et s’attire une oreille attentive du Printemps marseillais, qui cherche à intégrer à son programme municipal la renaturation en ville et le réaménagement du littoral. Un sujet qui, de la grande université de la mer proposée à Emmanuel Macron au lancement d’un plan guide du littoral sud en passant par la candidature de la rade au patrimoine mondial de l’Unesco, flotte depuis 2020, sans vraiment trouver de point d’ancrage. Peu avant le premier tour, Benoît Payan dégaine ainsi un vaste plan dont il compte bien poser les fondations durant son second mandat.

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« Ce qui nous attend, ce n’est pas seulement le travail sur le quotidien, il faut aussi préparer l’avenir, confie le maire fraîchement réélu. Notre ville est confrontée à des bouleversements climatiques majeurs. Avec le réchauffement, rendre l’accès à la mer est une priorité. Or, le littoral est l’un des grands impensés du siècle dernier. L’accès est inexistant quand on vient du nord et de l’est et, au sud, les plages sont saturées. »

Trames vertes et trame bleue

Un chiffre résume à quel point Marseille tourne le dos à la mer : « Sur les 57 kilomètres de front de mer, seule une dizaine est accessible et sécurisée pour la baignade », souligne Pierre-Louis Leclercq, dont le projet s’inscrit dans la géographie particulière de la ville, enserrée dans un corset montagneux qui la tourne inexorablement vers la Méditerranée. L’architecte a donc d’abord imaginé la création de trames vertes partant du pic de l’Étoile, du parc Foresta, et le long des Aygalades et de l’Huveaune. Ces grandes promenades, plantées d’espèces endémiques adaptables au changement climatique, rafraîchiront une ville encore trop minérale et créeront des « corridors écologiques jusqu’à la mer », où une nouvelle trame bleue sera dessinée du nord au sud.

Pour apporter de l’ombre sur les plages du Prado, une pinède serait plantée autour de l’escale Borély. Un aménagement qui devra tenir compte des demandes des commerçants. Partons de l’avenue du Prado, l’un des rares axes directs entre la ville dense et la mer, que Pierre-Louis Leclercq réaménagerait bien sur le modèle des Ramblas de Barcelone. Son projet prévoit de planter une grande pinède sur les plages artificielles qui manquent cruellement d’ombre. Une végétalisation qui devra tenir compte des activités de l’escale Borély, unique complexe balnéaire de Marseille, dont la fréquentation souffre d’infrastructures vieillissantes. « L’Escale Borély a 30 ans. C’est une belle endormie qui ne répond plus aux attentes », explique Alain Michaud-Bonnet (Aceb).

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Pendant la campagne, l’association des commerçants (Aceb) a présenté son projet de modernisation, réalisé avec le cabinet d’architecture MAP : déplacement de la grande roue au bout de la digue, liaison avec la navette maritime du Vieux-Port, réaménagement des nombreuses zones inexploitées en terre battue, mise en place d’ombrières, végétalisation… « L’escale Borély a 30 ans. C’est une belle endormie qui ne répond plus aux attentes ni aux activités nautiques comme le paddle et le kite surf », s’inquiète le vice-président de l’Aceb, Alain Michaud-Bonnet.

Pressé par l’expiration de la concession d’exploitation de l’escale fin 2026, le patron du Sportbeach voit plutôt d’un bon œil le projet de la municipalité, « à condition de planter là où il y a de la profondeur, sur la plage de Bonneveine, par exemple, et de prendre en compte le problème de l’exposition au mistral ». Pierre-Louis Leclercq en est conscient : la plantation de la pinède se fera en plusieurs phases afin de laisser le temps aux arbres de s’acclimater à l’environnement marin. Mais, pour l’architecte, le jeu en vaut la chandelle, car « il n’y a pas d’autre emprise possible entre le Prado et les Catalans ».

Pour sécuriser l’accès à la baignade et éviter les plongeons dangereux, plateformes et escaliers seraient installés sur les enrochements de la corniche Kennedy. Le long de la corniche Kennedy, où défilent les voitures, les baigneurs s’entassent sur les rochers. Ici, les plongeons sauvages perdurent malgré leur interdiction depuis 2006, provoquant chaque année des accidents parfois mortels. Pour sécuriser l’accès à l’eau, Pierre-Louis Leclercq propose d’installer des aménagements légers (plateformes, escaliers) sur les enrochements peu profonds qui longent la corniche.

Benoît Payan promet également un encadrement par des associations de plongeurs et de sanctionner plus durement ceux qui continueront de sauter des rochers. « L’idée est aussi de désengorger Malmousque et de multiplier les spots du sud au nord », ajoute le maire, qui a lancé l’agrandissement de la plage des Catalans. Un projet purgé de tout recours, qui devrait prendre fin d’ici trois ans.

Une piscine au Mucem

Cela suffira-t-il à répondre aux attentes des habitants du centre-ville ? Dans les 1er et 7e arrondissements, certains réclament l’ouverture de l’anse du Pharo à la baignade. « C’est ici que le docteur Giraudy, l’ancien chirurgien des armées du roi, a établi les premiers bains de mer de Marseille en 1818 », plaide leur porte-parole, Eddy Fabiani, qui peine à convaincre la mairie, Benoît Payan rappelant qu’il s’agit d’une zone d’échouage et préférant y maintenir l’activité artisanale des deux chantiers navals.

Les nageurs du centre-ville en mal d’espace pourront se consoler avec la création d’une piscine au Mucem. Un projet pourtant abandonné lors du dernier mandat. « L’État nous a mis beaucoup de contraintes, les normes sont très compliquées, il faut des filets anti-remous à la fois larges, doux et puissants. Mais nous continuons de travailler pour lever tous ces verrous techniques », assure le maire.

Au Mucem, « il s’agit de créer une petite zone de rafraîchissement en installant un filet sécurisé le long du fort Saint-Jean », explique Pierre-Louis Leclercq. Prudent, Pierre-Louis Leclercq se garde bien de parler de piscine. « Il s’agit plutôt de créer une petite zone de rafraîchissement en installant un filet très sécurisé le long du fort Saint-Jean. Le Mucem est posé sur des pieux, ce qui génère des courants tourbillonnants. Mais de fait, beaucoup de jeunes se baignent déjà dans cet espace. Il faut donc le sécuriser. »

Une barge mobile sur la digue

Le projet réjouit déjà les Libres nageurs, qui organisent tous les 13 du mois des « Ploufs ! » dans le bassin du musée. « Le réchauffement climatique rend indispensable l’accès à l’eau dans cet arrondissement qui n’a ni parc ni piscine. Mais pas besoin d’aménagements qui en mettent plein la vue », relève Benjamin Clasen, qui attend aussi impatiemment la réouverture de la digue du Large. En s’inspirant du pont flottant de la Reine Emma, sur l’île de Curaçao, au large du Venezuela, Pierre-Louis Leclercq a imaginé une astucieuse barge mobile, qui pivoterait pour laisser passer les bateaux. Le Grand Port maritime de Marseille-Fos se dit ouvert à cette proposition tant qu’elle est « compatible avec l’activité portuaire et les impératifs de sécurité ».

« La réouverture de la digue offrira aux Marseillais un accès gratuit à la skyline de leur ville depuis la mer. Un point de vue qui n’est aujourd’hui accessible qu’en bateau », souligne Pierre-Louis Leclercq. Projet de « justice territoriale » pour l’architecte, « geste de réconciliation des Marseillais » pour Benoît Payan, ces nouveaux accès à la mer en centre-ville s’adressent surtout aux habitants des quartiers nord, qui ne disposent que de la plage de Corbières. « Une des plus belles plages, mais exiguë et difficile d’accès », déplore le maire. Il est désormais urgent de passer aux actes.

Pour mieux la desservir, l’édile annonce la création d’un arrêt spécifique sur la ligne du train de la Côte bleue. Une décision qui relève de la région. « Mais je pense que Renaud Muselier, qui a répété que sa collectivité avait “une Cop d’avance” aura à cœur de nous aider avant son départ », glisse-t-il, matois.

Le projet prévoit en outre l’agrandissement de la plage, en aménageant, comme sur la Corniche, des pontons et des plongeoirs sur les rochers, et en requalifiant une zone aujourd’hui bitumée derrière le centre nautique. « Tout cela est très prometteur, mais cela n’a rien de neuf et il est désormais urgent de passer aux actes », alerte Michel Teule, habitant du 16e arrondissement et membre du collectif citoyen du Grand Estaque, qui attend depuis de longues années le réaménagement du littoral nord au profit de ses habitants.

La plage de Corbières serait agrandie et son accès facilité par la création d’un nouvel arrêt du train de la Côte bleue. Des pontons et des plongeoirs seraient également aménagés sur les rochers. « Corbières sera achevé à la fin du mandat, promet Benoît Payan. Mais je ne veux pas raconter d’histoires aux gens : l’ensemble du projet ne prendra pas forme de manière définitive avant 2042 ou 2043. » Pour le moment, le maire ne se risque pas à donner de budget, tout en précisant que la plupart des travaux n’auront rien de pharaonique.

+ 2,2 °C : c’est l’augmentation de la température moyenne en été à Marseille en 2050, selon un scénario médian établi par Météo France (source : Climadiag).

L'escale de Plastic Odyssey

De retour de son tour du monde pour étudier la lutte contre les pollutions plastiques, le navire d’exploration a jeté l’ancre au J4 pour tout le mois d’avril. À bord, une quinzaine de machines à recycler les plastiques, pour en faire des meubles ou des briques. Quelque 700 élèves de 25 établissements des Bouches-du-Rhône ont pu monter à bord pour découvrir ces innovations via des fresques et des ateliers. « On a créé des apprentis explorateurs car voyager et trouver des solutions sans partager, cela n’a aucun sens », témoigne Maïté Abos, chargée du volet éducation au sein de Plastic Odyssey.