Les souvenirs ravivés par les archives
Les dernières publications au sujet des déchets et des rejets de l’ancienne usine Péchiney-Saint-Gobain, puis Rhône-Poulenc, à Chef-de-Baie ravivent les souvenirs des témoins de l’époque. Les archives de « Sud Ouest » prouvent aussi que le débat est ancien.
« Je venais à vélo ici avec les copains, puis on marchait partout sur l’estran. Quand j’étais gamin, j’entendais déjà dire qu’il y avait des rejets radioactifs de l’usine d’à côté. » Près de six décennies plus tard, André Girard balaie du regard la baie de Port-Neuf et l’estran qui longe Chef-de-Baie. D’après ses souvenirs, c’est là que se trouvait la bouche d’évacuation par où l’usine Péchiney-Saint-Gobain (devenue Rhône-Poulenc en 1972, Rhodia en 1998 puis Solvay en 2011) rejetait à l’océan les résidus issus de son activité liée au traitement des terres rares.
Une histoire radioactive dès 1948
Dès 1948, au démarrage de l’usine de fabrication de pierres à briquet, le site a eu recours à ces métaux très prisés des industriels. À partir de 1957, la monazite, minerai naturel « très légèrement radioactif » selon l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), a été utilisée à Chef-de-Baie jusqu’en 1994. Une partie des résidus « d’attaque » (un procédé de traitement) de minerais a servi de remblais à Chef-de-Baie, près du port de pêche actuel, et aux Minimes. En 2006, l’Andra estimait que 50 000 tonnes de résidus étaient enfouies dans le sol rochelais.
Les pieds brûlés
La Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), qui a effectué des analyses en 1987 et 1998, s’est à nouveau alarmée de cet héritage enfoui dans son bulletin d’avril, dont « Sud Ouest » s’est fait l’écho. L’article a réveillé des souvenirs chez André Girard, qui tient la page Facebook « La Rochelle Portfolio », comme chez Jean-Claude Godefroy, celui qui avait filmé la décharge à ciel ouvert en 1992. Âgé de 82 ans, l’ancien patron de discothèque et agent immobilier a encore une bonne mémoire. Lui aussi a eu connaissance de la pollution industrielle à l’ouest de la ville il y a longtemps. Il en a même fait les frais à la fin des années 1960.
« Des employés de Rhône-Poulenc m’ont dit que l’usine rejetait des produits “pas très nets”, issus du lessivage des terres rares »
« En allant à la pêche aux crevettes, témoigne-t-il, j’avais traversé pieds nus un petit ruisseau qui coulait entre l’usine et là où se trouve aujourd’hui la station d’épuration de Port-Neuf. L’eau était très claire, elle avait une forte odeur un peu chlorée. Le soir, chez moi, j’avais des taches rouges sur les pieds, comme si j’étais brûlé, je les ai gardées pendant plusieurs mois. Plus tard, des employés de Rhône-Poulenc m’ont dit que l’usine rejetait des produits “pas très nets”, issus du lessivage des terres rares. »
Un débat ancien
Chaque génération – y compris élus et acteurs institutionnels – semble découvrir les traces de cette pollution industrielle. Les archives du quotidien prouvent pourtant que le sujet n’est pas nouveau. L’édition du jeudi 19 octobre 1978 présentait ainsi en tête de page un article intitulé « Radioactivité dans la rade : des questions et le silence ». Celui-ci relatait une réunion-débat organisée par la Société d’étude et de protection de la nature d’Aunis-Saintonge (Sepronas, ex-Nature Environnement 17).
Des « taches » radioactives dès 1978
« Oui ou non l’eau [de la rade] présente-t-elle des traces de radioactivité telles qu’elles sont dangereuses pour l’homme ? », s’interrogeaient les participants, face au « mutisme complet de l’administration unique détentrice des résultats des examens effectués périodiquement par le Centre de protection contre les rayons ionisants ». L’association des Amis de la Terre s’appuyait alors sur un rapport scientifique (non sourcé) expliquant que des « taches » radioactives existaient à hauteur de l’anse de Port-Neuf, atteignant « jusqu’à 750 fois la dose admise du point de vue génétique ».
M. Tolède, directeur du laboratoire départemental d’hygiène, mettait en doute « des données plus ou moins vérifiées ». « De la radioactivité, il y en a dans tous les fonds marins, arguait-il. La question est de savoir si [elle] est intolérable pour l’homme. » Le scientifique évoquait des études de sédimentologie « effectuées voici cinq ou six ans par un professeur de ses amis », lequel avait conclu que « le taux de radioactivité contenu par les vasières de Port-Neuf ne pouvait pas causer de troubles chez l’homme ». Et les Amis de la Terre de s’étonner que ces résultats fussent tenus secrets si la situation était normale.
Un autre article de « Sud Ouest » publié en 2001 rappelait que les Amis de la Terre ont écrit au préfet de la Charente-Maritime en 1978 pour demander une analyse des fûts que « la société Rhône-Progil [nom provisoire de Rhône-Poulenc] a fait déverser dans une carrière près de la D 110 ». Non pas à La Rochelle mais à Montroy, près de La Jarrie. Jean-Claude Godefroy se désole : « Plein de choses ont été cachées un peu partout. De temps en temps, ça remonte. »



