Treizième jour sous le soleil austral
Au matin de ce treizième jour de navigation, le temps est magnifiquement ensoleillé et la mer d'une calme sérénité. Toujours aucune nouvelle des rugissants ni des hurlants. Je grimpe jusqu'au pont H, traverse la salle de sport où Emmanuel, chargé des études techniques des Taaf, pédale déjà avec détermination. Échanges de salutations amicales mais je ne souhaite pas interrompre son effort soutenu. Les tapis de marche, appareils de traction, vélos elliptiques et autres machines m'invitent à l'exercice, mais je décline poliment cette offre et sors par le sas latéral.
La passerelle : poste d'observation privilégié
La coursive extérieure bâbord conduit à la porte coulissante donnant accès à la passerelle de commandement, vaste cabine vitrée peuplée d'instruments de navigation regroupés en îlots distincts. Elle se déploie sur toute la largeur du bâtiment en surplomb des grues jumelles situées en proue, offrant une vue panoramique impressionnante à 130 degrés sur l'horizon marin infini. La passerelle est baignée de soleil et bercée par le doux chaloupé de jeune éléphant caractéristique du navire. Le calme profond qui y règne m'évoque une luxueuse volupté baudelairienne, un havre de paix au milieu des océans.
Outre le ou les membre(s) d'équipage en poste, les passagers y sont toujours les bienvenus. La passerelle offre amplement suffisamment d'espace pour s'y tenir tranquillement, avec pour consignes principales la discrétion absolue, de ne gêner ni les déplacements ni les communications radio essentielles, et de quitter immédiatement le lieu en cas de manœuvre particulière nécessitant toute l'attention. Pierrick, le lieutenant océanographique, veille à la bonne marche du Marduf et, ce matin particulier, partage ce point de vue exceptionnel avec deux observateurs spécialisés des espèces pélagiques qui les identifient et les dénombrent avec précision.
Orphéo, qui prendra prochainement son poste sur « Ams » (l'île d'Amsterdam), note scrupuleusement sur un carnet dédié chaque individu identifié. Sur la partie tribord qui déborde généreusement du navire, je retrouve Ewen, le « monsieur albatros » de Crozet, muni de jumelles perfectionnées et assis près du poste de pilotage latéral utilisé pour les manœuvres d'appontage délicates, dont le sol est constitué de dalles vitrées offrant une vue plongeante fascinante sur l'écume au flanc de la coque.
Il me liste méthodiquement les espèces qu'il a observées depuis le lever du jour : prions variés ; albatros hurleurs, fuligineux (couleur de cendre caractéristique), à sourcils noirs distinctifs dont le front est nettement barré ; puffin à menton blanc – j'avoue humblement que les mentons et sourcils me sont parfois un peu indiscernables mais je distingue parfaitement une paire d'ailes pour chaque individu, ce qui constitue déjà un bon début prometteur – et divers cétacés majestueux.
Les ombres de l'histoire australe
Le soir venu, j'ai malheureusement raté le film projeté par Geoffrey sur les oubliés tragiques de Saint-Paul racontant comment, en 1930, sept ouvriers courageux – dont une femme enceinte – de la société La Langouste française des frères Bossière furent délibérément abandonnés sur l'île inhospitalière durant de longs mois par l'entreprise, alors en graves difficultés économiques. Seulement trois survécurent à cette épreuve terrible.
Cet épisode dramatique témoigne des nombreux abandons, naufrages, drames humains, morts accidentelles ou de maladie qui ponctuent régulièrement les deux cent cinquante ans d'aventures humaines mouvementées des Terres australes, depuis leurs découvertes hasardeuses jusqu'à nos jours contemporains. Dans la petite chapelle modeste de Crozet, des plaques commémoratives émouvantes rendent hommage à de trop jeunes disparus accidentellement, encore récemment, rappelant la précarité de la vie dans ces contrées.
L'activité incessante à bord
Le matin suivant, le temps est à nouveau complètement bouché mais, de toute façon, je passerai une nouvelle journée entière en cabine pour la rédaction minutieuse de mon journal personnel. Au gré de quelques déambulations de délassement dans les coursives et espaces communs, je constate avec étonnement que l'activité ne cesse jamais à bord du Marduf.
Outre la navigation essentielle, qui n'occupe pas tout l'équipage simultanément, les travaux de nettoyage méticuleux, d'entretien rigoureux et de préparation attentive des étapes suivantes sont parfaitement ininterrompus. Le bon état de fonctionnement optimal du matériel, la propreté impeccable, la ponctualité absolue sont des nécessités marines fondamentales. Pas seulement pratiques, esthétiques ou dictées par le simple respect, mais, directement ou par voie de conséquence inévitable, véritablement vitales pour tous.
En permanence s'affairent les petits hommes rouges que sont les matelots et officiers ayant revêtu la combinaison EPI complète (équipement de protection individuelle obligatoire) comprenant aussi le casque jaune distinctif, tels des Oompa-Loompas industrieux d'une grande chocolaterie flottante – référence roaldahlienne subtile pour initiés littéraires.
Au hasard d'une promenade contemplative sur une plateforme extérieure, une porte ouverte dévoile soudain un atelier inconnu où un matelot concentré usine une pièce complexe sur une machine-outil précise. Ailleurs, juché sur un escabeau stable, un autre meule une vieille patte de fixation dans une gerbe d'étincelles brillantes qui coupe visuellement la coursive supérieure. Les ponts luisent régulièrement d'eau de rinçage abondante, autant que d'embruns salés ou de pluie fine, et les couloirs sont régulièrement barrés d'un panneau avertissant prudemment que le sol est particulièrement glissant.
Rythme et projections
À 11 heures pile, après une courte sonnerie caractéristique, la voix suave du haut-parleur invite au premier service du déjeuner copieux. À 12 h 15 précises, la même voix convoque au second service. Puis à 18 heures et 19 h 15 pour le dîner du soir. Soixante-quinze minutes exactement et les tables du deuxième service sont à chaque fois redressées impeccablement, hors-d'œuvres appétissants déjà en place. Malheur aux retardataires imprudents, il faudra tout avaler bien vite et conjointement tandis que Lala et Lay, toujours souriants mais imperturbables, s'affairent à des changements d'assiettes aussi chronométrés que les rotations d'hélicoptère.
Aux fourneaux professionnels, le chef Diallo expérimenté, assisté de Ratisbonne, Jerry, Thony et Tovo dévoués, donne le tempo culinaire et réjouit les gourmands exigeants. Au bar convivial, pour l'apéritif et l'after, avant et après les repas nourrissants, Dany talentueux jongle avec le verre doseur précis et les bouteilles diverses.
Ce soir particulier, Laurent nous projette L'Aventure du mont Ross captivante, qui raconte les tentatives infructueuses puis finalement réussies de l'ascension du sommet culminant des Kerguelen, dont la modeste altitude de 1 850 mètres – pour des alpinistes chevronnés – est compensée par la qualité médiocre des roches et des conditions météo particulièrement handicapantes.
Il existe en réalité deux monts Ross distincts : le petit et le grand. Nous verrons la fratrie montagneuse demain, si les nuages persistants le permettent généreusement. L'arrivée dans le golfe du Morbihan, celui de Kerguelen où se trouve la base de Port-aux-Français essentielle, est prévue en fin de journée prochaine.



