« On fait de l’eau potable en cinq heures et demie » : c’est ce qu’affirme Carlos Miguel, directeur de l’usine de dessalinisation d’El Prat de Llobregat à Barcelone. Alors que la France reste en retrait, l’Espagne mise sur le dessalement pour faire face à la sécheresse, tant pour l’agriculture que pour la consommation humaine. Ce reportage réalisé à Barcelone montre comment la ville a eu recours à cette technologie pendant la grave crise hydrique de 2022-2024.
Un processus rapide et efficace
« Depuis la captation de l’eau de la mer jusqu’à l’usine, et ensuite au centre de distribution d’eau situé à 12 km, lorsque le débit est maximal, en 5h30 au mieux, nous pouvons sortir de l’eau potable », se félicite Carlos Miguel. Ce 10 juin, derrière lui, les bassins se remplissent d’eau salée captée à 2,2 km au large, par 32 mètres de profondeur, grâce à six pompes qui l’acheminent jusqu’à la station de dessalement. L’usine peut produire jusqu’à 200 000 m³ par jour lorsque les dix unités fonctionnent à plein régime.
Pour ne plus dépendre de la pluie et tirer les leçons de la sécheresse historique, l’Espagne mise donc sur le recyclage de l’eau de la Méditerranée. Au plus fort de la crise hydrique, l’usine alimentait en eau potable deux Barcelonais sur dix. Ce modèle, la France ne le suit pourtant pas encore.
Une solution désormais envisagée en France
Dessaler l’eau est-il une solution adaptable à notre littoral ? L’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) a publié en septembre 2025 une étude montrant son évolution sur le sujet. La solution, un temps présentée comme « l’ultime recours en cas d’urgence », est désormais « une des solutions possibles pour répondre au stress hydrique », adaptée à certains territoires, avec la nécessité « d’anticiper d’éventuels besoins ».
Olivier Sarlat, directeur de la région Sud chez Veolia, souscrit totalement à cette approche : « Le dessalement doit être une possibilité dans le mix hydrique pour assurer la résilience des territoires, pour les populations, l’agriculture et l’industrie. Il y a la réglementation à faire évoluer, la décision politique est primordiale. » La multinationale de l’eau dessale actuellement 13 millions de m³ d’eau par jour dans 44 pays, alors que 40 % de la population mondiale réside à moins de 100 km de la mer.
Des projets en France
Dans l’Hexagone, de rares projets émergent. L’un d’eux pourrait voir le jour avec l’Agglomération de Béziers, concernant le fleuve Orb « pour une unité de dessalement d’eau saumâtre », précise Olivier Sarlat. Veolia est aussi en lien avec l’agglomération de Perpignan pour une autre unité de dessalement d’eau de mer, dans un secteur fortement exposé à la sécheresse. « À Barcelone, la station produit 60 millions de mètres cubes d’eau par an. Sur les Pyrénées-Orientales, 15 millions de mètres cubes par an seraient suffisants pour couvrir les besoins à court, moyen et long terme », avance-t-il.
Des freins à lever
Mais des freins de trois ordres existent. D’abord, la qualité de l’eau. Dans l’usine d’El Prat de Llobregat, le directeur se veut rassurant : l’eau subit trois étapes d’épuration jusqu’à éliminer la moindre algue, parasite ou micro-organisme, avant d’être reminéralisée « selon la réglementation de l’Espagne et de l’Europe ».
L’impact environnemental
L’écueil principal qui mobilise les défenseurs de l’environnement concerne les rejets. À Barcelone, 100 litres d’eau de mer se transforment en 45 litres d’eau douce et 55 litres de saumure, rejetés en mer avec un taux de salinité doublé, ce qui présente des risques pour la biodiversité marine. La proximité de la station d’épuration permet de diluer ce rejet pour amoindrir la proportion de sel, mais ce n’est pas le cas pour toutes les usines. « Des études d’impact ont été réalisées et les poissons peuvent aller ailleurs, on ne les tue pas », évacue Carlos Miguel. Olivier Sarlat défend que « ces unités sont conçues avec des émissaires de plusieurs kilomètres qui rejettent l’eau grâce à des diffuseurs à plus de 30-40 mètres de profondeur, en bénéficiant des études de courantologie », ajoutant que de gros progrès ont été effectués.
Le coût énergétique
Enfin, la question du coût énergétique pour dessaler l’eau impacte le prix de revente du m³, deux fois plus cher que l’eau retraitée en station d’épuration. L’usine de Llobregat compense avec des panneaux solaires. « Nous avons divisé par 40 la consommation énergétique, oui ça reste plus cher, mais avec les progrès de la science, le coût va encore diminuer », conclut Olivier Sarlat.



