Les excréments humains, une ressource précieuse gaspillée par notre système d'assainissement
Excréments humains : une ressource fertilisante gaspillée

La réhabilitation des excréments humains : un enjeu crucial pour l'économie circulaire

Autrefois valorisés comme fertilisants naturels, les excréments humains ont été progressivement relégués au rang de déchets indésirables avec l'avènement des engrais de synthèse. Cette transformation radicale dans notre rapport à ces matières a engendré des dégâts environnementaux et sanitaires considérables, tout en gaspillant une ressource précieuse pour l'agriculture.

Un impensé collectif aux conséquences dramatiques

Dans notre société contemporaine, les excrétions humaines sont devenues un véritable impensé collectif. Notre principale interaction avec elles se limite à souhaiter leur disparition rapide, à les éloigner de nos sens le plus efficacement possible. Pourtant, nous produisons quotidiennement deux ressources fondamentales pour la fertilité des sols : les urines et les matières fécales.

Fabien Esculier, chercheur à l'École nationale des ponts et chaussées (ENPC), développe dans son ouvrage publié chez Actes Sud une réflexion approfondie sur ce paradoxe. Il démontre comment, du point de vue du fonctionnement des écosystèmes et du soutien à la vie humaine sur Terre, le rejet de nos excrétions dans l'eau constitue probablement l'une des pires options envisageables.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le paradoxe de la destruction systématique

Le constat est sans appel : alors que les humains dépendent entièrement des plantes pour leur alimentation - directement ou via les animaux qu'ils consomment - la quasi-totalité de la matière ingérée se retrouve dans nos excrétions. Ces dernières, utilisées avec précaution, pourraient pourtant alimenter une véritable économie circulaire entre la gestion des excrétions humaines et la culture des plantes alimentaires.

« Dans l'histoire récente de l'humanité, il semble plutôt difficile de trouver une société qui n'ait pas mis à profit le pouvoir fertilisant de nos excrétions », souligne le chercheur. Ce faisant, les risques sanitaires liés à ces matières sont souvent mieux gérés que lorsqu'il s'agit simplement de s'en débarrasser.

Une économie dévalorisée mais essentielle

Le deuxième paradoxe majeur réside dans l'invisibilisation d'un secteur économique pourtant fondamental. Bien que nous cessions d'y penser une fois la chasse d'eau tirée, nos excréments ne disparaissent pas magiquement. Notre société consacre des ressources considérables à leur gestion : des personnes qui nettoient les toilettes aux égoutiers, en passant par les exploitants de stations d'épuration et les agriculteurs qui épandent les boues résiduelles.

Pourtant, ce secteur essentiel reste profondément dévalorisé. La station d'épuration d'Achères dans les Yvelines, qui traite les excrétions d'environ 5 millions d'habitants de l'agglomération parisienne, est décrite par Fabien Esculier comme la plus grande « usine de destruction d'engrais naturel » de France.

Le cercle vicieux de la dépendance aux engrais synthétiques

Le développement des engrais de synthèse issus de ressources fossiles a progressivement conduit à l'abandon des pratiques millénaires de valorisation agricole de nos excrétions. Le résultat est doublement problématique : d'une part, une perte de résilience alimentaire, et d'autre part, une pollution massive des milieux aquatiques.

Les chiffres sont éloquents : dans les boues d'épuration épandues sur les champs français, on retrouve moins de 10% de l'azote présent dans nos excrétions. La France fait pourtant figure d'exception positive dans le monde occidental, où la plupart des pays ne valorisent que 5%, 2%, voire 0% de cet engrais naturel azoté.

Un parcours absurde de l'azote

Fabien Esculier décrit avec précision le parcours absurde de l'azote dans notre système actuel. L'azote atmosphérique est d'abord converti en engrais synthétique dans des usines pétrochimiques, consommant d'importantes quantités d'énergie fossile. Ces atomes voyagent ensuite du champ à notre assiette, puis de notre corps à nos urines.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

À ce stade, l'azote se trouve exactement sous la même forme chimique qu'à la sortie de l'usine de synthèse : l'urée. Son voyage se poursuit vers les égouts, puis les stations d'épuration où, avec une consommation d'énergie similaire, il subit la réaction inverse : sa dissipation dans l'atmosphère.

Le programme OCAPI : vers une nouvelle approche

Face à cette impasse, Fabien Esculier a lancé en 2014 le programme de recherche-action OCAPI, hébergé au laboratoire Eau, environnement et systèmes urbains de l'ENPC. Premier programme académique français à s'intéresser de manière systémique à la gestion des urines et matières fécales humaines, OCAPI explore notamment les techniques de séparation à la source.

Ces méthodes innovantes permettent de collecter séparément les urines et/ou les matières fécales pour les valoriser directement en agriculture. Elles représentent une alternative prometteuse au système actuel qui consiste à prélever de l'eau précieuse pour la souiller de nos excrétions, avant de tenter de détruire ces matières fertilisantes devenues polluantes.

Un changement de paradigme nécessaire

L'ouvrage de Fabien Esculier ne se contente pas de dresser un constat alarmant. Il propose également des pistes concrètes pour opérer un véritable changement d'échelle dans notre approche des excréments humains. Alors que les mirages de ressources illimitées et de croissance éternelle s'évanouissent les uns après les autres, de plus en plus de personnes se réapproprient les conditions matérielles de leur existence.

L'air que nous respirons, l'eau que nous buvons, les insectes pollinisateurs... et désormais nos excrétions qui pourraient fertiliser nos champs. Le défi est de taille, mais la prise de conscience grandissante des impasses de notre système actuel ouvre la voie à des transformations profondes dans notre rapport à ces matières fondamentales.