Réguler la captation de notre attention par le numérique
Dans une tribune libre, Fabien Gandon, chercheur Inria, et Franck Michel, ingénieur CNRS à Université Côte d'Azur, alertent sur l'impact des réseaux sociaux sur notre santé mentale et notre capacité de raisonnement. Ils proposent des pistes pour réguler ce qu'ils appellent la « captation cognitive ».
En l'espace d'une quinzaine d'années, notre attention — ressource humaine parmi les plus précieuses — est devenue la matière première d'un marché spéculatif mondial. Les géants du numérique ont perfectionné l'art d'accaparer notre regard, de mobiliser nos réflexes et de fragmenter notre pensée. Chaque notification, chaque fil d'actualités est conçu pour retenir notre engagement mental. Chaque scroll, chaque clic constitue une extraction de matière cognitive, un prélèvement sur notre autonomie mentale. Réseaux sociaux, jeux, applications ou plateformes vidéo sont devenus des laboratoires de psychologie sociale à grande échelle. Ils se livrent une guerre économique pour capter chaque seconde de notre disponibilité mentale et la revendre sur le marché publicitaire. Notre attention est ainsi capturée, exploitée et monnayée — jusqu'à ne plus véritablement nous appartenir.
Cette captation effrénée entraîne de nombreux effets néfastes. Fatigue, anxiété, troubles du sommeil et de la concentration, sentiment de solitude : les symptômes se multiplient. Chez les jeunes, l'impact est plus profond encore : dépendance, difficultés à effectuer un choix réfléchi, baisse des capacités d'apprentissage. Mais le problème dépasse la sphère individuelle. En exploitant nos biais cognitifs, les algorithmes nous enferment dans une bulle de croyances confortables. Les messages les plus clivants – et donc générateurs d'engagement – sont promus, alimentant polarisation, colère et méfiance. Préférant l'émotion à la raison, la radicalité à la nuance, l'instinct à l'esprit critique, ce modèle fragilise le débat public et sape les bases mêmes de la démocratie.
Les économistes parlent ici d'externalités négatives : les bénéfices sont privés, mais les coûts sont supportés par la collectivité. Pourtant, cette dérive n'a rien d'inéluctable. Elle découle d'un choix économique, celui d'un modèle de croissance fondé sur l'accaparement de notre temps mental.
Informer, restreindre et guider
Pour y remédier, les politiques publiques disposent de trois leviers : informer, restreindre et guider.
Informer, d'abord, en donnant aux citoyens les moyens de comprendre les effets des algorithmes et des choix de conception compulsogènes. Imaginons par exemple un indice de transparence, semblable au nutri-score, qui indiquerait le degré de respect de la santé mentale des utilisateurs par les services numériques.
Restreindre, ensuite, en limitant les pratiques les plus nocives : défilement infini, notifications incessantes ou mécanismes de récompense provoquant l'addiction. Les nouvelles régulations européennes vont dans ce sens mais doivent être prolongées par une exigence éthique : interdire la conception de systèmes exploitant les vulnérabilités humaines.
Guider, enfin, en incitant à des modèles vertueux. De même que l'on taxe les émissions de carbone ou la pollution sonore, on pourrait envisager une taxe sur la captation de l'attention, destinée à encourager la création d'environnements numériques sobres, respectueux des capacités mentales et relationnelles.
Réguler la captation cognitive ne revient pas à restreindre la liberté, mais à la restaurer. Car comment exercer son libre arbitre quand nos choix sont orientés par des algorithmes d'engagement ? Retrouver la maîtrise de notre attention, c'est défendre notre santé mentale, notre vie démocratique et notre humanité. C'est retrouver la possibilité de choisir.
Dans un monde saturé de sollicitations, redonner du temps à la réflexion et à la conscience devient un impératif collectif. L'attention doit être reconnue comme un bien commun essentiel, protégé au même titre que l'air, l'eau ou le climat.



